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     roman
     Traduit du russe
     par Michel P¹tris
     (c) Arkadi et Boris Strougatski, 1970,
     Edition Champ Libre, Paris, 1972
     OCR: Oleg Volkov, 1999
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                     Au tournant, dans la profondeur
                     de la trou¹e de la forºt,
                     Le futur qui m'attend
                     me sert de serment.
                     On ne l'entra¾nera pas dans une discussion
                     Et on ne l'amadouera pas par la caresse
                     Il est grand ouvert, comme la forºt
                     distendu, ° la rencontre.
                                         Boris Pasternak.

                     Grimpe, grimpe doucement,
                     Escargot, la pente du Fuji,
                     Plus haut, jusqu'au sommet!
                                       Issa, fils de paysan.



     De cette hauteur, la  forºt ¹tait comme une luxuriante ¹cume mouchet¹e.
Comme  une immense  ¹ponge poreuse  couvrant  le monde tout entier. Comme un
animal qui se serait  un jour tapi  dans l'attente puis se serait endormi et
se serait couvert d'une mousse grossi¸re. Comme  un masque informe  pos¹ sur
un visage que personne n'avait encore jamais vu.
     Perets quitta ses sandales et  s'assit, ses pieds  nus pendant dans  le
pr¹cipice. Il lui  sembla que ses  talons ¹taient  tout  d'un  coup  devenus
humides,  comme  s'il les avait r¹ellement plong¹s  dans le ti¸de brouillard
lilas qui s'accumulait sous  la  falaise. Il tira  de sa  poche les cailloux
qu'il avait ramass¹s, les disposa soigneusement ° cÄt¹  de lui, puis choisit
le plus  petit  et  le  jeta doucement  en  bas, dans  le  monde  vivant  et
silencieux,  endormi et  indiff¹rent qui avalait pour  toujours. L'¹tincelle
blanche s'¹teignit, et rien ne se produisit, aucun branchage ne remua, aucun
oeil ne s'entrouvrit pour le regarder.
     S'il jetait un caillou toutes les minutes et demi ; s'il fallait croire
ce  que racontait la cuisini¸re uni-jambiste que l'on surnommait Kazalounia,
et  ce  que  supposait  Mme  Bardo,  la directrice  du  groupe d'aide  °  la
population  locale  ;  s'il  ne fallait  pas  croire ce  que murmuraient  le
chauffeur Touzak  et l'Inconnu du  groupe  de la P¹n¹tration  du g¹nie ;  si
l'intuition  humaine  valait  quelque  chose  et  si  enfin  les  esp¹rances
pouvaient se r¹aliser au  moins une fois  dans la vie, alors, ° la  septi¸me
pierre,  les buissons  s'¹carteraient  avec  fracas derri¸re lui et  dans la
clairi¸re,  sur  l'herbe  foul¹e,  blanchie  par  la  ros¹e,  para¾trait  le
Directeur,  torse nu,  en  pantalon  de gabardine  grise °  passepoil mauve,
respirant  avec bruit,  le visage  luisant, jaune  et  rose, velu  ;  il  ne
regarderait rien, ni la forºt au-dessous de lui, ni le ciel  au-dessus  ; il
se baisserait,  plongerait ses larges mains dans l'herbe, se redresserait en
brassant l'air de ses larges mains et en  faisant rouler °  chaque  fois son
ventre puissant sur son pantalon tandis  qu'un air charg¹ d'acide carbonique
et de nicotine s'¹chapperait, sifflant et bouillonnant,  de sa bouche grande
ouverte.
     Derri¸re, les buissons s'¹cart¸rent bruyamment. Perets se retourna avec
circonspection : ce n'¹tait pas le Directeur, mais  la personne famili¸re de
Claude-Octave Domarochinier,  du  groupe  de  l'Eradication.  Il  s'approcha
lentement  et s'arrºta ° deux enjamb¹es  de Perets,  abaissant vers  lui ses
yeux sombres et attentifs. Il savait ou soup·onnait  quelque  chose, quelque
chose de tr¸s important, et ce savoir ou ce  soup·on immobilisait les traits
de son  visage allong¹, visage p¹trifi¹ d'un  homme qui  apportait ici,  sur
l'°-pic,  une  ¹trange  et angoissante  nouvelle.  Cette nouvelle,  personne
encore au monde ne la connaissait, mais il ¹tait  manifeste  que  tout ¹tait
radicalement  chang¹,  que  tout  ce  qui  avait  cours  auparavant  n'avait
maintenant plus de sens et  que chacun devrait d¹sormais donner tout ce dont
il ¹tait capable.
     -  A  qui  sont  ces  pantoufles?  demanda-t-il  en  jetant  un  regard
circulaire autour de lui.
     - Ce ne sont pas des pantoufles, dit Perets Ce sont des sandales.
     Domarochinier eut un sourire et tira de sa poche un gros bloc-notes.
     - Tiens donc. Des sandales? Tr¸-¸s bien. Mais ° qui sont ces sandales?
     Il s'approcha de l'°-pic, coula un regard prudent vers le bas et recula
aussitÄt.
     - Quelqu'un  est assis  au  bord de  l'°-pic, commenta-t-il,  avec  des
sandales  pos¹es °  cÄt¹ de lui.  La question qui se pose in¹vitablement est
alors : ° qui sont les sandales et oÉ se trouve leur propri¹taire?
     - Ce sont mes sandales, dit Perets.  Domarochinier  regarda d'un air de
doute son bloc-notes :
     - Les vÄtres? Donc, vous ºtes pieds nus. Pourquoi?
     - Pieds nus parce qu'il n'y a  pas d'autre moyen, expliqua Perets. J'ai
fait  tomber  hier ma pantoufle droite  et j'ai  d¹cid¹ ° l'avenir de rester
pieds nus.
     Il se pencha en avant et regarda entre ses genoux ¹cart¹s :
     - Elle est l°-bas. Vous allez voir, avec un caillou...
     Domarochinier lui prit la main d'un geste vif et s'empara des cailloux.
     - De la pierre ordinaire, effectivement, dit-il.
     Mais  ·a ne change  rien. Je ne  comprends pas,  Perets,  pourquoi vous
essayez de me tromper. D'ici,  on ne peut voir une  pantoufle - si  du moins
elle  est  r¹ellement  l°-bas,  et ·a  c'est  une  autre  question que  nous
examinerons ensuite - et du moment qu'on ne peut pas la voir, vous ne pouvez
pas  esp¹rer l'atteindre  avec une  pierre, mºme  si  vous  aviez  l'adresse
n¹cessaire et  si vous vouliez r¹ellement  cela et cela seul  : je parle  du
coup au but... Mais nous allons ¹claircir tout ·a.
     Il remonta  les  jambes  de son pantalon, s'assit  sur  les  talons  et
poursuivit :
     - Donc,  vous ¹tiez l° hier  aussi. Pour quoi faire? Comment se fait-il
que ce soit  la deuxi¸me fois  que vous veniez au bord de l'°-pic, alors que
les autres employ¹s de l'Administration, pour ne rien dire des  sp¹cialistes
surnum¹raires, n'y viennent que pour satisfaire un besoin naturel?
     Perets se  fit petit. Ce n'est qu'une question d'ignorance, pensa-t-il.
Ce n'est pas  du d¹fi  ni de  la  m¹chancet¹,  il  ne  faut  pas y  attacher
d'importance.  C'est  simplement de  l'ignorance.  Il  ne  faut pas attacher
d'importance ° l'ignorance, personne  ne le fait. L'ignorance d¹f¸que sur la
forºt. L'ignorance d¹f¸que toujours sur quelque chose.
     -  Vous aimez sans doute vous asseoir ici, poursuivit Domarochinier sur
un ton insinuant. Vous aimez beaucoup la forºt. Vous l'aimez? R¹pondez!
     -  Et  vous? demanda  Perets.  Domarochinier  s'offensa  et  ouvrit son
bloc-notes :
     - Ne vous  oubliez pas! Vous savez tr¸s bien  qui je suis. J'appartiens
au  groupe de l'Eradication, et  votre  r¹ponse, ou  plus  exactement  votre
contre-question,  est  donc  absolument  d¹pourvue de  sens.  Vous comprenez
parfaitement que mon attitude envers la forºt est d¹termin¹e par la fonction
que  je  remplis, mais  qu'est-ce  qui d¹termine la  vÄtre? cela  je  ne  le
comprends pas tr¸s bien. Ce n'est pas bien, Perets, pensez-y : je vous donne
ce conseil pour votre bien, pas pour le mien. On n'a pas  id¹e  d'ºtre aussi
¹tranger : rester assis au bord de l'°-pic, pieds nus, lancer des pierres...
Pourquoi? On se  le demande.  A votre place, je raconterais tout.  A moi. Je
remettrais tout en  ordre. Vous le savez peut-ºtre, il y a des circonstances
att¹nuantes, et en fin  de compte vous n'avez  rien ° craindre, n'est-ce pas
Perets?
     - Non, dit Perets. C'est-°-dire ¹videment, oui.
     - Vous voyez. Le naturel dispara¾t d'un seul coup, et il n'existe plus.
A  qui  est  cette  main,  demandons-nous?  OÉ  lance-t-elle une pierre?  Ou
peut-ºtre  ° qui?  Ou encore  sur qui?  Et pourquoi?  Et comment pouvez-vous
rester  assis  au  bord de  l'°-pic? Est-ce  inn¹ chez  vous  ou  bien  vous
ºtes-vous sp¹cialement entra¾n¹? Moi, par exemple, je ne peux pas rester  au
bord de l'°-pic. Et je n'ose  mºme  pas me demander pourquoi j'aurais pu m'y
entra¾ner. La tºte me tourne. Et c'est normal. Un homme n'a aucune raison de
s'asseoir au bord de l'°-pic. Surtout s'il n'a pas de laissez-passer pour la
forºt. Montrez-moi s'il vous pla¾t votre laissez-passer, Perets.
     - Je n'en ai pas.
     - Vous n'en avez pas. Bien. Et pourquoi?
     - Je ne sais pas... On ne m'en donne pas, c'est tout.
     -  C'est juste, on ne  vous en  donne pas. Je le sais. Et  pourquoi? On
m'en  a donn¹, on lui  en a donn¹, on  leur  en  a  donn¹, on en  a donn¹  °
beaucoup d'autres encore, et ° vous on ne veut pas vous en donner.
     Perets lui jeta un regard furtif. Du long nez d¹charn¹ de Domarochinier
s'¹chappaient des reniflements, ses yeux clignaient sans cesse.
     -  Sans  doute parce  que  je  suis  ¹tranger,  sugg¹ra  Perets.  C'est
certainement la raison.
     - Et  je  ne  suis  pas  le  seul  ° m'int¹resser  °  vous,  poursuivit
Domarochinier sur un ton  confidentiel. S'il n'y avait que moi!  Mais il y a
aussi  des gens importants...  Ecoutez,  Perets, vous pouvez peut-ºtre  vous
lever, pour que nous puissions  continuer? Vous me donnez  le vertige,  rien
qu'° vous voir.
     Perets se leva et sautilla sur un pied pour attacher une sandale.
     -  Mais ¹loignez-vous  donc  de  ce bord!  cria  d'une voix douloureuse
Domarochinier en  agitant  son bloc-notes vers  Perets.  Vous finirez par me
tuer avec vos excentricit¹s!
     - C'est fini, fit Perets en tapant du talon. Je ne le ferai plus.  On y
va?
     - Allons-y.  Mais je  constate que vous n'avez r¹pondu  ° aucune de mes
questions. Vous  me chagrinez beaucoup, Perets.  Vous ºtes  vraiment...  (Il
jeta un regard sur le gros  bloc-notes, haussa les ¹paules et le glissa sous
son bras.)  C'est ¹trange.  Pas la  moindre  impression,  sans  mºme  parler
d'information.
     - Mais  aussi, qu'est-ce qu'il  y  a ° r¹pondre? dit  Perets. Je devais
simplement ºtre ici pour parler au Directeur.
     Domarochinier se figea litt¹ralement sur place,  comme  englu¹ dans les
buissons, et prof¹ra d'une voix alt¹r¹e :
     - C'est donc pour ·a que vous ºtes...
     - Comment, que je suis? Je ne suis rien de...
     Domarochinier jeta un regard autour de lui et chuchota :
     - Non, non.  Taisez-vous. Taisez-vous. Plus un mot.  J'ai compris. Vous
aviez raison.
     - Qu'est-ce que vous avez compris? J'ai raison de quoi?
     - Non, non, je n'ai rien compris. Rien de rien. Vous pouvez ºtre tout °
fait tranquille. Je n'ai pas compris et je n'ai  pas compris.  D'ailleurs je
n'¹tais pas l° et je ne vous ai pas vu.
     Ils  pass¸rent  devant  un  banc,  grimp¸rent  quelques  marches us¹es,
prirent  l'all¹e  couverte  d'un  fin  sable  rouge  et  p¹n¹tr¸rent sur  le
territoire de l'Administration.
     - La  pleine clart¹  ne  peut  exister  qu'° un  certain niveau, disait
Domarochinier. Et chacun doit savoir ° quoi il peut pr¹tendre. J'ai pr¹tendu
° la clart¹ ° mon niveau, c'est mon droit,  et je l'ai ¹puis¹.  Et l° oÉ  se
terminent les droits commencent les devoirs...
     Ils d¹pass¸rent des cottages de dix appartements aux  fenºtres  garnies
de rideaux de tulle, long¸rent le garage, travers¸rent  le terrain de sport,
pass¸rent  encore  devant  les  entrepÄts, puis devant l'hÄtel sur le  seuil
duquel se tenait le Commandant, d'une p²leur maladive, les yeux exorbit¹s et
fixes, une serviette ° la main.  Ils suivirent une longue palissade derri¸re
laquelle ronflaient des moteurs, press¸rent le  pas,  car ils n'avaient plus
beaucoup  de  temps, puis se  mirent ° courir. Il ¹tait cependant tard quand
ils  arriv¸rent  °  la  cantine,  et  toutes  les places ¹taient  prises,  °
l'exception de la  petite table de service dans un coin au fond oÉ restaient
deux places, la troisi¸me ¹tant occup¹e  par  le  chauffeur Touzik  qui, les
voyant  en  train de pi¹tiner, ind¹cis, sur le pas de la porte, leur  fit un
signe d'invite en agitant sa fourchette.
     Tout le  monde buvait du k¹fir et Perets en prit  aussi. La nappe rºche
de la  table  ¹tait  maintenant garnie  de  six  bouteilles et quand  Perets
¹tendit  les jambes pour s'installer au mieux sur la chaise sans si¸ge, il y
eut  un  bruit  de  verre  et une  ancienne bouteille  de cognac  roula dans
l'intervalle entre les tables. Le chauffeur  Touzik la ramassa prestement et
la remit en place sous la table, ce qui produisit un nouveau tintement.
     - Faites attention avec vos pieds, dit-il.
     - Je ne l'ai pas fait expr¸s, dit Perets. Je ne savais pas.
     - Et moi,  je le savais? r¹pliqua Touzik. Il y en a quatre  l°-dessous,
t²che de pas faire l'idiot.
     - Moi, par exemple, je ne bois pas, fit dignement Domarochinier.
     - On sait  ·a, comme  vous buvez pas, dit Touzik.  A ce compte-l°, nous
non plus.
     - Mais j'ai le foie malade, commen·a ° s'inqui¹ter Domarochinier. Voil°
un certificat.
     Il  fit appara¾tre une feuille de  cahier froiss¹e  marqu¹e d'un  sceau
triangulaire et  la fourra  sous  le nez de Perets. C'¹tait effectivement un
certificat, couvert  d'une ¹criture  illisible  de  m¹decin.  Perets ne  put
d¹chiffrer qu'un mot : "antabus".
     -  Et   il  y   a   aussi   ceux   de  l'ann¹e  derni¸re,  et  ceux  de
l'avant-derni¸re, mais ils sont dans le coffre.
     Le chauffeur Touzik d¹daigna  d'examiner le certificat. Il ingurgita un
plein verre de k¹fir, porta son  index repli¹  ° son  nez,  renifla, et, les
yeux pleins de larmes, prof¹ra d'une voix raffermie :
     - Qu'est-ce qu'il  y  a encore dans la  forºt? Des arbres. (Il s'essuya
les  yeux  du  revers  de la manche.) Mais  ils restent pas  sur place : ils
sautent. Tu comprends?
     - Oui, alors? demanda avidement Perets. Comment font-ils?
     - Eh bien! voil°.  Il y en a un  l°,  immobile. Un arbre, quoi. Puis il
commence ° se  tordre, °  se  nouer,  et c'est  parti!  Un grand  bruit,  un
craquement,  tu le vois,  tu  le vois plus. Un bon  de dix  m¸tres.  Il  m'a
bousill¹ la cabine. Puis il redevient immobile.
     - Pourquoi? demanda Perets.
     -  Parce  que  ·a  s'appelle un  arbre sauteur,  expliqua Touzik  en se
versant un verre de k¹fir.
     -  Hier  on a  re·u  un lot de nouvelles  scies  ¹lectriques, intervint
Domarochinier en se passant la langue sur les l¸vres. Un rendement fabuleux.
Je dirais mºme que ce ne sont  pas des scies, mais de v¹ritables  machines °
scier. Nos machines ° scier de l'Eradication.
     Alentour, tout le monde buvait du k¹fir. Dans des  verres  °  facettes,
dans des gobelets en fer-blanc, dans  des tasses ° caf¹, dans des cornets de
papier, ou  simplement ° la bouteille. Tout le monde avait les pieds ramen¹s
sous  sa  chaise.  Et  tous  pouvaient  sans doute  exhiber des  certificats
m¹dicaux attestant qu'ils avaient mal au foie, ° l'estomac  ou au  duod¹num.
Pour cette ann¹e et pour les ann¹es pr¹c¹dentes.
     - Puis le manager  me  fait venir et me demande pourquoi ma  cabine est
d¹glingu¹e,  poursuivit  Touzik en  haussant la  voix. Tu roulais  encore  °
gauche, charogne, qu'il me dit. Vous, PAN Perets, vous jouez aux ¹checs avec
lui,  vous pourriez bien  dire quelque chose pour  moi,  il vous  estime, il
parle souvent de vous... Perets, qu'il dit, c'est quelqu'un! Je ne  donnerai
pas de voiture pour Perets, qu'il dit, et n'essayez pas de m'en demander. On
ne peut pas laisser partir un tel homme. Vous comprenez,  bande d'imb¹ciles,
qu'il dit, sans lui je m'ennuierais °  mourir! Vous lui parlerez  pour  moi,
hein?
     - B-Bon, fit Perets d'une voix h¹sitante. J'essaierai.
     - Je peux parler au manager, intervint Domarochinier. Il ¹tait avec moi
°  l'arm¹e  ; j'¹tais capitaine  et lui lieutenant.  Il  me  salue encore en
portant la main ° la hauteur du couvre-chef.
     - Il y a aussi les ondines,  dit Touzik, son verre de k¹fir  ° la main.
Dans les grands lacs clairs. C'est l° qu'elles sont, tu comprends? Nues.
     -  C'est  votre  k¹fir,  Touz,  qui  vous  donne   des  visions,  pla·a
Domarochinier.
     - Je les  ai  vues  de mes  propres yeux, r¹pliqua Touzik en portant le
verre ° ses l¸vres. Mais on ne peut pas boire l'eau de ces lacs.
     -  Vous  ne les avez  pas  vues,  parce qu'elles  n'existent  pas,  dit
Domarochinier. Les ondines, c'est de la mystique.
     - Mystique toi-mºme, dit Touzik en s'essuyant les yeux du revers  de la
manche.
     -  Un instant,  dit Perets, un  instant.  Vous dites  qu'elles sont l°,
¹tendues... Et puis apr¸s? Il est  impossible qu'elles ne fassent que rester
l°, et puis c'est tout.
     Il  se  peut  qu'elles vivent sous  l'eau et  qu'elles  remontent °  la
surface comme  nous sortons  d'une pi¸ce enfum¹e  pour nous mettre au balcon
par une nuit de  lune,  et  exposer l°, les  yeux  clos,  notre visage °  la
fra¾cheur. C'est peut-ºtre ce qu'elles font. Elles viennent ° la surface, et
elles  restent  l°.  A  se reposer. A  ¹changer des sourires et  des paroles
indolentes...
     -  Ne   discute  pas  avec   moi,  dit  Touzik  en  regardant  fixement
Domarochinier. Tu  es  d¹j°  all¹ dans la  forºt? Tu n'y as jamais  mis  les
pieds, et tu en parles.
     -  Absurde.  Qu'est-ce  que j'irais  faire  dans votre  forºt? J'ai  un
laissez-passer  pour  y  aller.  Mais  vous,   Touz,  vous  n'en  avez  pas.
Montrez-moi votre laissez-passer s'il vous pla¾t, Touz.
     - Je  n'ai pas  vu moi-mºme ces ondines, reprit Touzik en s'adressant °
Perets. Mais  j'y crois tout °  fait. Parce que les  autres en parlent. Mºme
Candide en parlait. Et Candide savait  tout sur  la forºt. Il la connaissait
comme  sa femme. Il  reconnaissait tout au toucher. Il est mort l°-bas, dans
sa forºt.
     - S'il est mort, fit Domarochinier sur un ton significatif.
     - Quoi,  "si"? Un homme part en  h¹licopt¸re,  et de trois ans  on n'en
entend plus parler. Il y a eu l'avis de d¹c¸s dans les journaux, le repas de
fun¹railles, qu'est-ce qu'il te faut encore? Candide  a cass¹ sa pipe, c'est
¹vident.
     - Nous n'en savons pas assez, dit Domarochinier, pour affirmer quoi que
ce soit de mani¸re absolument cat¹gorique.
     Touzik  cracha  et  alla  chercher  une  autre bouteille  de  k¹fir  au
comptoir.  Domarochinier  en  profita  pour se  pencher  vers Perets et  lui
murmurer ° l'oreille, le regard fuyant :
     - Notez  que pour ce qui est de  Candide,  des  ordres secrets ont  ¹t¹
donn¹s... Je me  consid¸re en droit  de vous en informer parce que vous ºtes
¹tranger...
     - Quels ordres?
     - Le consid¹rer comme vivant, gronda sourdement Domarochinier avant  de
s'¹carter.
     Puis il reprit ° voix haute :
     - Le k¹fir est bien, aujourd'hui, il est frais.  Le r¹fectoire s'emplit
de  bruit. Ceux qui avaient fini leur  repas se lev¸rent avec des bruits  de
chaises  et  gagn¸rent  la  sortie.  Ils  parlaient  fort,  allumaient leurs
cigarettes et jetaient les allumettes par terre. Domarochinier jetait autour
de lui des regards mauvais et disait ° tous ceux qui passaient ° proximit¹ :
     "Comme vous le voyez, messieurs,  c'est  quelque peu ¹trange, mais nous
sommes en train de parler..."
     Quand Touzik revint avec sa bouteille, Perets lui dit :
     -  Est-ce  que le manager  parlait s¹rieusement en disant qu'il  ne  me
donnerait pas de voiture? Il voulait plaisanter, sans doute?
     - Plaisanter, pourquoi? Il vous aime beaucoup, PAN Perets, sans vous il
serait malade d'ennui, et il n'a aucun int¹rºt ° vous faire partir, un point
c'est tout... Admettons qu'il vous laisse partir, ·a l'avancerait ° quoi? OÉ
vous voyez de la plaisanterie l°-dedans?
     Perets se mordit la l¸vre.
     - Comment faire alors pour partir? Je n'ai plus rien  ° faire ici.  Mon
visa touche ° sa fin. Et d'abord, je veux partir, voil° tout.
     - En  g¹n¹ral,  dit Touzik,  on vous  vire  aussi sec  au bout de trois
r¹primandes. On  vous  donne un autobus sp¹cial, on r¹veille un chauffeur au
milieu de  la nuit, vous n'aurez pas le temps  de rassembler vos affaires...
Comment ·a se  passe avec les gars d'ici? Premi¸re r¹primande : le type  est
r¹trograd¹.  Deuxi¸me r¹primande :  on  l'envoie dans  la forºt  expier  ses
p¹ch¹s. Et °  la troisi¸me :  au revoir, bonjour chez toi. Si par exemple je
veux me faire licencier, je vide une demi-boutanche et je tape sur la gueule
°  celui-l°.  (Il  montrait  Domarochinier.)  On me  supprime  aussitÄt  les
gratifications,  et on me met ° la charrette ° merde. Alors qu'est-ce que je
fais? Je m'enfile une autre  demi-bouteille et je lui  retape sur la gueule,
vu?  L°, je quitte la  charrette ° merde  et je pars ° la station biologique
pour faire la chasse aux microbes  qu'ils ont l°-bas. Mais si je ne veux pas
aller ° la  station  biologique, je bois encore une demi-bouteille et je lui
tape  pour  la troisi¸me  fois  sur  la gueule.  L°, c'est  termin¹. Je suis
licenci¹ pour actes de voyoutisme et expuls¹ dans les vingt-quatre heures.
     Domarochinier tendit vers Touzik un doigt mena·ant :
     -  Vous  faites  de  la  d¹sinformation,  Touz, de  la  d¹sinformation.
D'abord, il doit  s'¹couler au moins un mois entre  chaque acte.  Sans quoi,
toutes  les  fautes  sont  consid¹r¹es comme  un seul et mºme  d¹lit, et  le
perturbateur  est  simplement  mis  en  prison,  sans  que  l'Administration
elle-mºme donne suite °  l'affaire.  Deuxi¸mement, ° la  deuxi¸me faute,  le
coupable est  sans retard envoy¹ dans  la forºt sous  la  surveillance  d'un
garde, de sorte qu'il n'aura pas la possibilit¹ de s'aviser de commettre une
troisi¸me  infraction.  Ne l'¹coutez pas, Perets, il ne  comprend rien ° ces
probl¸mes.
     Touzik avala une gorg¹e de k¹fir, fit une grimace et cacarda :
     -  C'est  vrai. L°,  peut-ºtre  qu'effectivement je... Excusez-moi, PAN
Perets.
     - Mais non, enfin..., fit Perets d'un ton chagrin. De toute fa·on je ne
pourrais jamais taper sur quelqu'un, comme ·a, sans raison.
     -  Mais vous ºtes pas oblig¹ de lui taper sur la... sur la gueule,  dit
Touzik. Vous pouvez lui botter le... les fesses. Ou tout simplement d¹chirer
son costume.
     - Non, je ne peux pas, dit Perets.
     - Mauvais,  ·a, dit Touzik.  ×a ira mal pour  vous,  alors, PAN Perets.
Alors, voil° ce que nous allons faire. Demain matin,  vers sept heures, vous
irez au garage, vous vous  installerez dans ma voiture et vous attendrez. Je
vous emm¸nerai.
     - Vraiment? demanda Perets, joyeux.
     -  Oui.  Demain  je  dois aller  sur  le Continent,  transporter de  la
ferraille. Vous viendrez avec moi.
     Dans un coin, quelqu'un poussa soudain un cri terrible : "Qu'est-ce que
tu as fait? Tu as renvers¹ ma soupe!"
     Domarochinier prit la parole :
     - L'homme doit ºtre  simple et clair. Je ne comprends pas pourquoi vous
voulez  partir d'ici,  Perets.  Personne  ne  veut  partir,  mais vous, vous
voulez.
     - C'est toujours comme ·a chez moi, dit Perets. Je fais toujours tout °
l'envers.  Et  d'ailleurs,  pourquoi l'homme  doit-il  obligatoirement  ºtre
simple et clair?
     Touzik renifla son index repli¹ et prof¹ra :
     - L'homme doit ºtre sobre. Tu crois pas?
     - Je ne bois pas, dit Domarochinier. Et ce pour une raison tr¸s simple,
et connue de  tout le monde : j'ai le foie  malade. Ce n'est donc pas l° que
vous pourrez m'attraper, Touz.
     - Ce  qui  m'¹tonne dans la forºt, reprit Touzik, c'est les marais. Ils
sont brËlants, tu comprends? Je peux pas supporter ·a. Je pourrai jamais m'y
habituer. C'est comme de la soupe aux choux bouillante, ·a  fume, ·a sent le
chou. J'ai mºme  essay¹  de goËter, mais  ·a  n'a pas de  goËt, ·a manque de
sel... Non, la forºt,  c'est  pas pour l'homme. Elle leur en  a fait voir de
toutes les couleurs. On n'arrºte pas d'amener du mat¹riel, et  il dispara¾t,
comme englouti dans les  glaces, ils en font  venir d'autre, et il dispara¾t
encore...
     Une  profusion  verte  et  odorante.  Profusion de  couleur,  profusion
d'odeurs. Profusion de vie. Et toujours ¹trang¸re.  Famili¸re, ressemblante,
mais fondamentalement ¹trang¸re. Le plus difficile est  de se faire  ° cette
id¹e, qu'elle est ° la fois ¹trang¸re et, famili¸re. Qu'elle est l'¹manation
de notre monde, la chair de notre chair, mais qu'elle s'est d¹tach¹e de nous
et ne veut pas  nous conna¾tre. C'est sans doute ainsi que le pith¹canthrope
aurait pu penser ° nous, ses descendants - avec effroi et amertume...
     - Quand viendra l'ordre, proclama Domarochinier, ce  ne  sera pas  avec
nos bulldozers et nos tout-terrain minables que nous irons l°-bas, mais avec
quelque  chose de s¹rieux, et  en deux  mois nous aurons fait de tout ·a une
surface b¹tonn¹e, s¸che et lisse.
     - C'est toi qui le feras, dit Touzik. Si  on te  fout pas sur la gueule
avant, tu feras une surface b¹tonn¹e avec ton propre p¸re. Pour la clart¹.
     Le mugissement profond d'une sir¸ne se fit entendre. Les  carreaux  des
fenºtres trembl¸rent, une sonnerie puissante retentit au-dessus de la porte,
des lumi¸res  se mirent  ° clignoter  sur les murs et  au-dessus du comptoir
surgit une  inscription en lettres ¹normes : "Debout, dehors!" Domarochinier
se leva ° la h²te,  manoeuvra  l'aiguille de  sa montre et partit en courant
sans prononcer une parole.
     - Bon, j'y vais, dit Perets. C'est l'heure de travailler.
     Touzik acquies·a :
     - C'est l'heure. L'heure juste.
     Il  Äta sa veste fourr¹e, la roula soigneusement, rapprocha les chaises
et s'allongea, la tºte pos¹e sur la veste.
     - Donc, demain sept heures? dit Perets.
     - Quoi? r¹pondit Touzik d'une voix ensommeill¹e.
     - Je viendrai demain ° sept heures.
     -  OÉ ·a? demanda  Touzik  en se  retournant  sur  les  chaises.  Elles
tiennent pas ensemble, les salopes. Combien de  fois je leur ai dit : mettez
un divan...
     - Au garage, dit Perets. A votre voiture.
     - Ah!... Venez, venez, on verra l°-bas. C'est pas facile comme affaire.
     Il replia  les jambes, se croisa les bras et se mit ° ronfler. Il avait
les bras velus, et au milieu des poils apparaissait un tatouage. Il y  avait
deux  inscriptions : "Ce qui nous  perd" et  "Toujours de  l'avant".  Perets
gagna la sortie.
     Il franchit  sur une  planchette une  ¹norme flaque qui  s'¹talait dans
l'arri¸re-cour, contourna un tumulus de bo¾tes de conserves vides, se glissa
°  travers une fente de la  palissade de planches et p¹n¹tra dans l'immeuble
de l'Administration par l'entr¹e de service. Les couloirs ¹taient sombres et
froids, sentaient la  poussi¸re, le papier moisi, le tabac refroidi.  Il n'y
avait  personne nulle part,  aucun  bruit ne filtrait ° travers  les  portes
revºtues de moleskine. Perets gagna le premier ¹tage par un ¹troit  escalier
d¹pourvu  de  rampe et  arriva  ° une porte  surmont¹e d'une inscription  oÉ
clignotaient les mots : "Lave-toi les mains avant le travail." Sur  la porte
se  d¹tachait un grand "M" noir. Perets poussa le battant et fut quelque peu
¹branl¹  en  d¹couvrant  qu'il ¹tait arriv¹  dans  son bureau. C'est-°-dire,
¹videmment, celui de  Kim, le chef du groupe  de la Protection scientifique,
mais Perets y avait une table. La table ¹tait maintenant ° cÄt¹ de la porte,
pr¸s  du  mur  d¹cor¹  de  carreaux  de fa¿ence,  comme  toujours  °  moiti¹
recouverte par la  "mercedes" sous  sa housse, tandis que pr¸s de la fenºtre
aux vitres  fra¾chement lav¹es se trouvait la table de Kim, lequel Kim ¹tait
d¹j° au travail : assis, un peu voËt¹, il consid¹rait une r¸gle ° calcul.
     - Je voulais me laver les mains..., dit Perets, d¹concert¹.
     - Lave-toi, lave-toi, dit Kim  en  hochant la tºte. Tu as un lavabo l°.
×a va ºtre tr¸s bien maintenant. Tout le monde va venir chez nous.
     Perets alla au lavabo et entreprit de se laver les mains. Il les lava °
l'eau chaude et  ° l'eau froide, en utilisant deux sortes  de  savon et  une
p²te  ° d¹graisser sp¹ciale, les frotta  avec de  la  filasse  et  avec  des
brosses de diverses duret¹s. Puis  il mit en marche le s¹choir ¹lectrique et
tint quelques instants  ses  mains roses et  humides  dans  le hurlement  du
courant d'air chaud.
     - A quatre heures du  matin, on a fait savoir ° tout le monde  que nous
serions transf¹r¹s au premier ¹tage, dit Kim. OÉ ¹tais-tu? Chez Alevtina?
     -  Non, j'¹tais au bord  de  l'°-pic, dit Perets en prenant place °  sa
table.
     La porte s'ouvrit, le Proconsul  entra  en coup de  vent dans le local,
agita sa serviette pour saluer et disparut en  coulisse. On entendit grincer
la  porte  de la cabine  et le verrou claquer. Perets  Äta  la housse  de la
"mercedes",  resta  un instant assis,  immobile, puis alla  °  la fenºtre et
l'ouvrit.
     On ne  voyait  pas  la  forºt,  mais  elle ¹tait pr¹sente.  Elle  ¹tait
toujours  pr¹sente, mºme si on ne pouvait  la voir  que du bord  de l'°-pic.
Partout ailleurs  dans l'Administration, il  y  avait toujours quelque chose
qui la cachait. Elle ¹tait cach¹e  par les b²timents cr¸me  des ateliers  de
m¹canique et par les trois ¹tages du garage r¹serv¹ aux v¹hicules personnels
des employ¹s. Elle ¹tait cach¹e par les ¹tables de l'exploitation auxiliaire
et par le linge pendu aux abords de la blanchisserie dont  la s¹cheuse ¹tait
perp¹tuellement cass¹e. Elle ¹tait cach¹e par le parc avec ses corbeilles de
fleurs et  ses pavillons, son man¸ge et ses  baigneuses de pl²tre  couvertes
d'inscriptions  au crayon.  Elle  ¹tait cach¹e  par  les  cottages  et leurs
v¹randas garnies  de lierre,  par les croix de leurs antennes de t¹l¹vision.
Et de l°, de  la fenºtre du premier ¹tage, on ne voyait pas la forºt ° cause
du haut mur de briques  non achev¹  mais d¹j° tr¸s  haut que  l'on  ¹tait en
train d'¹difier autour du b²timent bas du groupe de la P¹n¹tration du g¹nie.
La forºt n'¹tait visible que du bord de l'°-pic. Mais l'homme qui n'avait de
sa vie vu la forºt, qui n'en avait jamais entendu parler, qui n'avait jamais
pens¹  ° elle, qui ne la  craignait  pas et n'en rºvait pas, mºme cet  homme
pouvait facilement en deviner l'existence, du seul fait que l'Administration
existait. Il y a longtemps que je pensais ° la forºt, que  j'en parlais, que
j'en rºvais, mais je ne soup·onnais mºme pas qu'elle pËt exister en r¹alit¹.
Et ce  n'est pas en allant pour la premi¸re fois au bord de l'°-pic que j'ai
acquis la certitude de son  existence,  mais en lisant sur  une  pancarte  °
l'entr¹e l'inscription : "Administration des  affaires de la forºt". J'¹tais
devant cette pancarte, ma valise °  la main,  couvert de poussi¸re, dess¹ch¹
par la  longue route, je la lisais  et  la relisais  et sentais  mes  genoux
trembler, car je savais maintenant que la forºt existait, et que tout ce que
je pensais auparavant n'¹tait que le jeu d'une  imagination d¹bile,  un p²le
mensonge  souffreteux. La forºt est, et  cette immense b²tisse maussade a la
charge de sa destin¹e...
     - Kim, dit Perets, est-il possible que je parte sans avoir vu la forºt?
Je m'en vais demain.
     - Tu veux r¹ellement y aller? demanda Kim distraitement.
     Les  marais verts et brËlants,  les  arbres craintifs et  nerveux,  les
ondines ° la surface de l'eau, qui se reposent sous la lune de leur activit¹
myst¹rieuse  des  profondeurs,  les aborig¸nes ¹nigmatiques et circonspects,
les villages d¹sert¹s...
     - Je ne sais pas, dit Perets.
     - Tu ne peux pas y aller, Pertchik. Seuls le peuvent les gens qui n'ont
jamais pens¹ ° la forºt. Qui s'en sont toujours moqu¹s ¹perdument. Mais elle
est trop  proche  de ton  coeur. Pour  toi, la  forºt est  dangereuse  parce
qu'elle te trahira.
     - Sans doute. Mais si je suis venu ici, c'est uniquement pour la voir.
     - Qu'as-tu besoin de v¹rit¹s am¸res?  Qu'en feras-tu?  Et  que feras-tu
dans la forºt?  Pleurer sur un  rºve qui s'est  transform¹ en  destin? Prier
pour que tout soit autrement? Ou bien vas-tu entreprendre de transformer  ce
qui est en ce qui devrait ºtre?
     - Et pourquoi suis-je venu ici?
     - Pour ºtre sËr.  Tu  ne comprends pas °  quel  point c'est important :
ºtre sËr. Les  autres viennent pour tout  autre chose. Pour trouver dans  la
forºt des m¸tres  cubes de bois.  Ou pour trouver la bact¹rie de  la vie. Ou
pour ¹crire une th¸se. Ou pour obtenir un laissez-passer, non pas pour aller
dans la forºt, mais ° toutes fins utiles : ·a servira un jour  ou l'autre et
tout le monde n'en a pas. L'id¹e suprºme, c'est de faire de la forºt un parc
luxueux,  comme le  sculpteur qui tire la  statue du  bloc de  marbre.  Pour
ensuite  tondre  ce parc.  Ann¹e  apr¸s ann¹e. Ne pas  le  laisser redevenir
forºt.
     - Je voudrais partir, dit Perets. Je n'ai rien ° faire ici. Il faut que
quelqu'un parte - ou bien moi, ou bien vous tous.
     - Revenons  aux  multiplications,  dit Kim. Perets  s'assit ° sa table,
trouva une prise h²tivement install¹e et brancha la "mercedes".
     -  Sept  cent quatre-vingt-treize cinq  cent  vingt-deux  par deux cent
soixante-six z¹ro onze...
     La "mercedes" se mit ° cogner et ° tressauter. Perets attendit  qu'elle
soit calm¹e, et lut en b¹gayant la r¹ponse.
     -   Bon.    Eteins,   dit   Kim.   Maintenant   divise-moi   six   cent
quatre-vingt-dix-huit trois cent douze par dix quinze...
     Kim  dictait  les  chiffres,  Perets  les  composait, appuyait sur  les
touches  ce   multiplication  et  de  division,  additionnait,  retranchait,
extrayait des racines, et tout se passait comme d'habitude.
     - Douze par dix. Multiplication, dit Kim.
     - Un z¹ro z¹ro sept, dicta m¹caniquement Perets.
     Puis il se reprit et dit :
     - Mais elle ment. ×a devrait faire cent vingt.
     - Je sais, je sais, fit impatiemment Kim. Un z¹ro z¹ro sept. Maintenant
extrais-moi la racine carr¹e de dix z¹ro sept...
     - Tout de suite, dit Perets.
     Le  verrou  claqua °  nouveau  derri¸re  la  coulisse et  le  Proconsul
apparut, rose, frais et satisfait. Il se  lava les mains en fredonnant d'une
voix agr¹able un AVE MARIA, puis prof¹ra :
     - C'est tout de mºme un v¹ritable prodige,  cette forºt, messieurs!  Et
dire  que  nous  parlons  d'elle  ou  ¹crivons  sur elle d'une mani¸re aussi
criminellement insuffisante!  Et pourtant elle m¹rite qu'on ¹crive sur elle.
Elle ennoblit,  elle  ¹veille les sentiments les plus ¹lev¹s. Elle contribue
au progr¸s. Elle  est  elle-mºme comme le  symbole  du  progr¸s. Et  nous ne
parvenons pas ° empºcher la diffusion de fables, d'anecdotes, de rumeurs non
qualifi¹es. En fait, il  n'y a pas de propagande de la forºt. Tout ce qui se
pense et qui se dit sur la forºt!
     - Sept cent quatre-vingts  multipli¹ par  quatre cent trente-deux,  dit
Kim.
     Le  Proconsul  haussa la  voix. Celle-ci ¹tait forte et bien pos¹e : on
n'entendit plus la "mercedes".
     - "Les  arbres cachent la forºt"...  "Etre perdu dans la forºt"... "Les
brigands de la  forºt"... Voil°  ce que nous devons  combattre! Voil° ce que
nous devons  extirper!  Vous,  par  exemple,  monsieur  Perets,  pourquoi ne
luttez-vous  pas? Vous pourriez faire  au  club  un expos¹ circonstanci¹  et
judicieux sur la forºt,  et vous  ne le faites pas. Il y a longtemps que  je
vous observe, que j'attends, mais en vain. Qu'y a-t-il?
     - C'est que je n'ai jamais ¹t¹ l°-bas, dit Perets.
     - Pas grave. Moi  non plus, je n'y suis jamais all¹, mais j'ai fait une
conf¹rence  et  °  en juger  par  les ¹chos  que  j'ai  re·us,  c'¹tait  une
conf¹rence tr¸s utile. La question  n'est pas de  savoir si on a  ou non ¹t¹
dans  la  forºt,  la question est de d¹pouiller les faits de  leur gangue de
mysticisme  et de superstition, de mettre ° nu la substance en arrachant les
oripeaux  dont  elle   a  ¹t¹  affubl¹e  par   les   esprits   mesquins   et
militaristes...
     - Deux  fois  huit divis¹ par quarante-neuf moins  sept fois sept,  dit
Kim.
     La "mercedes" se mit ° l'oeuvre. Le Proconsul haussa ° nouveau la voix.
     -  Je l'ai fait  en tant que philosophe de formation,  vous pourriez le
faire en tant  que  linguiste... Je  vous  donnerai les th¸ses et  vous  les
d¹velopperez ° la lumi¸re  des derni¸res acquisitions de la  linguistique...
Au fait, quel est votre sujet de th¸se?
     - C'est  "Les  particularit¹s du style  et de  la rythmique de la prose
f¹minine de la basse ¹poque Heian, sur la base du "  Makura-no sÄshi  "." Je
crains que...
     -  Sen-sa-tion-nel!  C'est   pr¹cis¹ment  ce  qu'il   nous  faut.  Vous
soulignerez  qu'il  n'y  a  pas  de  marais  et  de  fondri¸res,   mais   de
merveilleuses boues curatives. Pas d'arbres sauteurs,  mais le produit d'une
science hautement  ¹volu¹e.  Pas  d'indig¸nes,  pas de  sauvages,  mais  une
antique  civilisation d'hommes  fiers, libres, aux id¹aux ¹lev¹s, des hommes
modestes et  forts. Et  pas d'ondines! Pas de brumes lilas, pas  d'allusions
brumeuses - pardonnez-moi  ce calembour malheureux... Ce sera  sensationnel,
MEIN  HERR  Perets,  fabuleux. Et c'est  tr¸s  bien que vous  connaissiez la
forºt, que  vous puissiez faire  part de  vos impressions  personnelles.  Ma
conf¹rence ¹tant bonne aussi, mais, j'en ai peur, quelque  peu  fastidieuse.
Comme mat¹riau de base, j'ai utilis¹ les protocoles des r¹unions. Mais vous,
en tant qu'explorateur de la forºt...
     - Je ne suis pas explorateur de  la forºt, tenta de plaider  Perets. On
ne me laisse pas y aller. Je ne connais pas la forºt.
     Le  Proconsul hocha distraitement  la  tºte et nota rapidement  quelque
chose sur sa manchette.
     - Oui. Oui, oui. C'est malheureusement l'am¸re v¹rit¹. Malheureusement,
cela  se trouve  encore  chez  nous -  formalisme, bureaucratisme,  approche
euristique de  la personnalit¹...  Vous pouvez  aussi  parler de  cela entre
autres. Vous pouvez, vous pouvez, tout le monde en parle. Moi j'essaierai de
r¹gler  votre intervention avec la direction. Je suis terriblement  content,
Perets, que vous preniez enfin part ° notre travail. Il y a longtemps que je
vous  suis de tr¸s  pr¸s... Voil°,  je  vous  ai  inscrit  pour  la  semaine
prochaine.
     Perets arrºta la "mercedes".
     - Je ne serai pas l° la semaine prochaine. Mon visa vient ° expiration,
et je pars. Demain.
     -  Nous  arrangerons  ·a d'une mani¸re ou d'une autre.  J'irai voir  le
Directeur,  il  est  lui-mºme membre du club,  il comprendra. Consid¹rez que
vous avez une semaine de plus.
     -  Il ne faut pas, dit Perets. i1 ne faut pas! Le Proconsul  le regarda
droit dans les yeux :
     -  Il faut! Vous le  savez tr¸s bien, Perets,  il  faut!  Au revoir. Il
porta deux  doigts °  la hauteur  de  sa  tempe  et s'¹loigna  en agitant sa
serviette.
     - Une v¹ritable toile d'araign¹e, dit Perets. Que suis-je pour eux? Une
mouche? Le manager ne voulait  pas que je m'en  aille. Alevtina ne veut pas,
et maintenant celui-l°...
     - Moi non plus je ne veux pas que tu partes, dit Kim.
     - Mais je ne peux plus rester ici!
     -   Sept  cent   quatre-vingt-dix-sept   multipli¹   par   quatre  cent
trente-deux...
     "De toute fa·on  je  partirai, se disait  Perets  en  appuyant sur  les
touches. Vous ne  le voulez  pas,  mais je partirai. Je  ne jouerai  pas  au
ping-pong avec vous, je ne jouerai  pas aux ¹checs avec vous, je ne veux pas
dormir et prendre du  th¹  et  de la confiture  avec vous,  je  ne veux plus
chanter  de  chansons  pour  vous, compter  sur  la  "mercedes"  pour  vous,
d¹brouiller vos discussions et maintenant faire des conf¹rences que de toute
fa·on vous ne comprendrez pas. Et je ne veux pas penser pour vous, faites-le
vous-mºmes,  moi  je  m'en vais. Je pars, je pars.  De toute  fa·on, vous ne
comprendrez  jamais  que  penser  ce  n'est pas  une  distraction  mais  une
n¹cessit¹..."
     Au-dehors, derri¸re le mur en construction, on entendait les cognements
sourds  d'un  mouton, le bruit  des  marteaux  pneumatiques,  le  fracas des
briques  qui se d¹versaient. Sur le mur  ¹taient  assis cÄte  ° cÄte  quatre
ouvriers en casquette, torse nu, qui fumaient. Puis ce fut sous  la  fenºtre
mºme le vrombissement et la p¹tarade d'un moteur de moto.
     -  Quelqu'un  qui vient  de  la forºt,  commenta Kim. D¹pºche-toi de me
multiplier soixante par soixante.
     La porte  s'ouvrit violemment et un homme fit irruption  dans la pi¸ce.
Il  portait  une combinaison dont le  capuchon d¹boutonn¹ ballottait  sur sa
poitrine par-dessus le cordon de l'¹metteur. Des bottes jusqu'° la ceinture,
la combinaison ¹tait  couverte  d'aiguilles de jeunes pousses d'un rose p²le
et autour de la jambe  droite s'enroulait le  fouet orange d'une liane d'une
longueur  d¹mesur¹e  qui  tra¾nait  par  terre.  La  liane  continuait °  se
tortiller, et  Perets eut l'impression d'ºtre  en  pr¹sence  d'un  tentacule
projet¹ par la forºt elle-mºme, qui, bientÄt se tendrait et qui entra¾nerait
l'homme sur le chemin inverse, ° travers les couloirs  de  l'Administration,
en bas de l'escalier, lui ferait longer le mur, le r¹fectoire, les ateliers,
l'attirerait  encore plus bas, dans la rue poussi¹reuse,  ° travers le parc,
ses statues et ses pavillons, vers le d¹but de la corniche, vers les portes,
mais  il passerait °  cÄt¹  des  portes  et  serait entra¾n¹  plus bas, vers
l'°-pic...
     L'homme portait des lunettes de  moto, son visage  ¹tait couvert  d'une
¹paisse couche de poussi¸re, et Perets  ne reconnut pas tout de suite en lui
Sto¿an Sto¿anov, de la station biologique. Il  tenait ° la main un  gros sac
en papier.  Il  fit  quelques  pas  sur  le  sol revºtu d'une  mosa¿que  qui
repr¹sentait une femme  sous la douche et s'arrºta devant Kim, tenant le sac
en papier cach¹  derri¸re son dos et faisant d'¹tranges  mouvements avec  sa
tºte, comme s'il avait eu des d¹mangeaisons dans le cou.
     - Kim, dit-il, c'est moi.
     Kim ne r¹pondit pas. On entendait sa plume qui grattait et d¹chirait le
papier.
     - Kimouchka, reprit Sto¿an d'une voix implorante, je t'en supplie.
     - Fous le camp, dit Kim. Maniaque.
     - C'est la derni¸re fois, dit Sto¿an. La derni¸re des derni¸res.
     Il  eut  un  nouveau  mouvement de tºte et  Perets aper·ut  sur son cou
maigre ° la peau ras¹e, dans le petit creux sous la nuque, une courte pousse
ros²tre,  fine,  aigu»,  qui s'enroulait en  spirale, comme tremblant  d'une
sorte d'avidit¹.
     - Tu n'as qu'°  dire  que c'est ° cause de Sto¿an, un point c'est tout.
Si  on t'invite au cin¹ma,  dis que tu  as un  travail urgent ° terminer  ce
soir.  Si c'est pour le th¹, dis par exemple que tu viens de le prendre.  Si
on t'invite  ° boire du vin, refuse aussi. Hein? Kimouchka! La derni¸re  des
derni¸res des derni¸res!
     - Qu'est-ce  que tu as ° rentrer  la  tºte  dans les  ¹paules comme ·a?
demanda m¹chamment Kim. Allons, tourne-toi.
     - ×a te reprend? demanda Sto¿an en se tournant. Ce  n'est pas grave. Tu
n'as qu'° transmettre, tout le reste est sans importance.
     Pench¹  par-dessus la  table,  Kim  s'affairait sur  le  cou de Sto¿an,
pressait  et massait, les  coudes ¹cart¹s,  en  grin·ant des dents  d'un air
d¹goËt¹ et  marmonnant  des  jurons. La t¸te  baiss¹e, le cou offert, Sto¿an
dansait patiemment d'un pied sur l'autre.
     - Salut, Pertchik, dit-il. Il  y a longtemps que  je ne t'avais pas vu.
Qu'est-ce  que  tu  fais  ici?  J'ai  encore apport¹  quelque  chose que  tu
pourras... Pour la derni¸re fois...
     Il d¹plia  le papier et  montra  °  Perets un  petit bouquet  de fleurs
sauvages d'un vert v¹n¹neux.
     - Et elles sentent! Comment qu'elles sentent!
     -  Mais arrºte de  remuer, lui cria  Kim.  Reste tranquille!  Maniaque,
chiffe!
     -  Maniaque, chiffe,  soit!  approuva avec enthousiasme Sto¿an. Pour la
derni¸re fois, la derni¸re des derni¸res.
     Les  pousses  ros¹s  sur  sa combinaison  commen·aient °  se faner,  se
ridaient et tombaient  ° terre, sur le visage de brique de la femme sous  la
douche.
     - C'est fini, dit Kim. D¹campe!
     Il  se  d¹tacha de  Sto¿an et  jeta  dans le seau °  ordures  une chose
sanglante, ° demi vivante, qui continuait ° se tordre.
     - Je l¸ve le  camp,  dit Sto¿an. Tout de  suite. Tu sais, Rita a encore
fait des  siennes,  et j'ai un peu peur  de  quitter la  station biologique.
Pertchik, tu devrais venir chez nous, tu leur parlerais...
     - Et puis quoi encore! dit Kim. Perets n'a rien ° faire l°-bas.
     - Comment, rien? s'¹cria Sto¿an. Quentin fond ° vue d'oeil.  Ecoute-moi
: il y a une semaine, Rita s'est enfuie, bon, on n'y peut rien... Mais cette
nuit  elle  est revenue tremp¹e, blanche,  glac¹e.  Un  garde  a  voulu  s'y
frotter, elle  lui a  fait quelque chose, on ne sait pas quoi, et maintenant
il se tra¾ne comme  un perdu. Et tout le lotissement exp¹rimental est envahi
par l'herbe.
     - Et alors? demanda Kim.
     - Quentin a pleur¹ toute la matin¹e...
     - Tout ·a je le  sais,  l'interrompit Kim. Mais je  ne comprends pas ce
que Perets a ° faire l°-dedans.
     -  Comment  ·a, ce  qu'il a  ° faire? Qu'est-ce que tu  racontes? Qui y
a-t-il ° part  Perets? Pas moi, non? Pas toi, non plus...  Et on  ne  va pas
faire appel ° Domarochinier, a Claude-Octave, tout de mºme!
     Kim frappa la table de sa main :
     - ×a suffit! Va travailler  et que je  ne te voie plus  ici pendant les
heures de service. Ne me pousse pas ° bout.
     - C'est fini, se h²ta de dire Sto¿an. C'est fini. Je m'en vais. Mais tu
transmettras?
     Il posa le bouquet sur la table et s'enfuit en criant : "Le cloaque est
encore en travail..."
     Kim prit un balai et poussa les d¹bris dans un coin.
     - Un imb¹cile sans cervelle,  commenta-t-il. Et  cette Rita... Recompte
tout encore une fois. ×a les d¹molira, cet amour...
     Sous  la fenºtre, l'irritante  p¹tarade de la moto s'¹leva  °  nouveau,
puis  tout  redevint silencieux  °  l'exception des  coups sourds du  mouton
derri¸re le mur.
     - Que faisais-tu ce matin au bord de l'°-pic, Perets? demanda Kim.
     -  Je  voulais  voir  le Directeur. On m'a dit qu'il faisait parfois sa
gymnastique l°-bas. Je voulais lui demander de m'envoyer dans la forºt, mais
il n'est pas venu. Tu sais, Kim,  je crois que tout  le monde ment ici. J'ai
parfois mºme l'impression que toi aussi tu mens.
     - Le Directeur, ¹non·a pensivement Kim. C'est peut-ºtre une id¹e. Tu es
quelqu'un de courageux...
     - De toute fa·on je n'en vais demain. Touzik m'emm¸nera, il l'a promis.
Dis-toi bien que demain je ne serai plus l°.
     -  Je  ne m'attendais pas  °  ·a,  poursuivit  Kim  sans ¹couter.  Tr¸s
courageux...  On  pourrait  peut-ºtre t'envoyer  l°-bas, que  tu  te  rendes
compte?


     Perets  s'¹veilla  au  contact de doigts froids  sur son ¹paule nue. Il
ouvrit les yeux et aper·ut  au-dessus de lui un homme en  sous-vºtements. Il
n'y avait pas de  lumi¸re dans la pi¸ce, mais l'homme  ¹tait  ¹clair¹ par un
rayon de lune et l'on voyait son visage blanc et ses yeux exorbit¹s.
     - Qu'est-ce que vous voulez? demanda Perets en un murmure.
     - Il faut ¹vacuer, r¹pondit l'homme, ° voix basse lui aussi.
     "Ah! c'est le commandant", se dit avec soulagement Perets.
     - Evacuer, pourquoi? demanda-t-il en se soulevant sur un coude. Evacuer
quoi?
     - L'hÄtel est complet. Vous devez ¹vacuer les lieux.
     Perets fit le tour de  la pi¸ce d'un regard d¹sempar¹. Tout ¹tait comme
avant, comme avant les trois autres lits ¹taient vides.
     -  Inutile d'inspecter, fit le commandant.  Nous savons ce qu'il y  a °
voir.  De  toute  fa·on, il  faut changer votre  literie  pour  la donner  °
nettoyer.  Vous  ne  le  ferez  pas  de  vous-mºme,  vous  n'avez  pas  re·u
l'¹ducation ad¹quate...
     Perets  comprit : le commandant avait peur, et  il le prenait  de  haut
pour se  donner  de l'assurance.  Il ¹tait  dans  un ¹tat tel  qu'un  simple
contact  eËt suffi  pour qu'il  se mette  °  hurler,  ° glapir, ° entrer  en
transes, ° briser la fenºtre pour appeler au secours.
     - Allons,  allons,  la literie, on vous  dit,  fit le commandant, saisi
d'une sorte de terrible impatience, en arrachant l'oreiller de sous la  tºte
de Perets.
     - Enfin quoi, articula Perets, il faut absolument maintenant, en pleine
nuit?
     - C'est l'heure.
     -  Seigneur! vous n'avez pas toute votre tºte  ° vous. Bon, d'accord...
Prenez les draps, je  m'en passerai, je n'avais plus que cette nuit ° passer
de toute fa·on.
     Il se leva  et, pieds  nus sur  le  sol froid,  entreprit de retirer la
housse  de l'oreiller.  Le  commandant, comme fig¹  sur  place,  suivait ses
mouvements de ses yeux exorbit¹s. Ses l¸vres tremblaient.
     - R¹parations, l²cha-t-il enfin. Il est temps de faire des r¹parations.
La tapisserie  est toute  d¹chir¹e,  le plafond  fissur¹,  le planch¹iage  °
refaire...
     Sa voix s'affermit :
     -  Donc, vous  devez  de  toute  fa·on  ¹vacuer. Les  r¹parations  vont
commencer incessamment.
     - Les r¹parations?
     - Les  r¹parations.  Vous avez vu l'¹tat de la tapisserie? Les ouvriers
arrivent.
     - Maintenant? Tout de suite?
     -  Maintenant.  Tout  de  suite.  Il  est  impensable  d'attendre  plus
longtemps. Le plafond est compl¸tement fissur¹. Il n'y a qu'° voir.
     Perets se sentit  soudain glac¹. Il abandonna  la housse  et saisit son
pantalon.
     - Quelle heure est-il? demanda-t-il.
     - Minuit pass¹, r¹pondit le commandant en baissant la voix et jetant un
regard circonspect autour de lui.
     - Et oÉ vais-je aller? dit Perets, enfilant une  jambe de son pantalon,
en  ¹quilibre  sur un  pied.  Vous n'avez qu'° me mettre ailleurs, dans  une
autre chambre...
     -  Tout  est  complet.  Et  l°  oÉ  ce  n'est  pas  complet,  c'est  en
r¹parations.
     - Chez le veilleur, alors...
     - C'est complet.
     Perets fixa tristement la lune.
     - Dans le d¹barras, alors. Dans le d¹barras, dans la lingerie, dans  le
poste d'¹lectricit¹. Il  ne me  reste plus que six heures °  dormir. A moins
que vous ne puissiez trouver  ° me loger chez vous,  d'une  mani¸re ou d'une
autre...
     Le commandant s'agita soudain ° travers la pi¸ce. Il courait d'un lit °
l'autre, nu-pieds, blºme, effrayant comme une apparition. Enfin, il s'arrºta
et prof¹ra d'une voix geignarde :
     - Mais enfin quoi? Je suis un homme civilis¹, j'ai fait deux instituts,
je  ne  suis pas  un quelconque  indig¸ne... Je comprends  tout! Mais  c'est
impossible, vous comprenez! Absolument impossible! (Il bondit vers Perets et
lui murmura ° l'oreille :) Votre visa est  arriv¹ ° expiration. Il y a  d¹j°
vingtsept minutes qu'il est expir¹, et  vous ºtes toujours l°! Vous ne devez
pas ºtre  l°.  Je vous en supplie... (Il se laissa lourdement tomber sur les
genoux et alla chercher sous  le  lit les  chaussettes et les  chaussures de
Perets.) Je me suis r¹veill¹ en  nage ° minuit moins cinq. Bon, je crois que
c'est  tout.  Ma  fin  est  venue. Je suis parti comme  j'ai ¹t¹.  Je ne  me
souviens de rien.  Des nuages  dans les rues, des clous  aux pieds...  Et ma
femme qui doit accoucher... Habillez-vous, habillez-vous, je vous en prie...
     Perets s'habilla ° la h²te. Il comprenait mal. Le commandant n'arrºtait
pas  de  courir entre  les  lits, pi¹tinait  les  carr¹s de lune, jetait des
regards dans le couloir, se penchait ° la fenºtre et murmurait :
     "Mon Dieu, enfin..."
     - Je peux au moins vous laisser ma valise? demanda Perets.
     Le commandant eut un claquement de m²choires.
     - En aucun cas! Vous  voulez me perdre... Il  faut ºtre sans coeur! Mon
Dieu, mon Dieu...
     Perets  ramassa  ses livres, ferma non  sans peine sa  valise, prit son
manteau sur le bras et demanda :
     - Et maintenant oÉ vais-je aller?
     Le commandant  ne r¹pondit pas.  Il  attendait, tr¹pignant d'impatience
Perets prit sa  valise et gagna la rue par l'escalier sombre et  silencieux.
Il s'arrºta  sur  le perron et, tentant de calmer son tremblement, ¹couta un
moment la voix du commandant qui  expliquait au  veilleur ensommeill¹ : "...
Il  va  vouloir rentrer. Il  ne faut pas  le laisser faire! Son... (sinistre
murmure confus)  Compris? Tu  r¹ponds..." Perets  s'assit  sur sa  valise et
¹tendit son manteau sur ses genoux.
     - Non,  je vous  en prie, fit la voix  du  comman dant derri¸re lui. Je
vous demande de quitter le perron. Je vous demande d'¹vacuer compl¸tement le
territoire de l'hÄtel.
     Il fallut partir. Perets posa sa valise sur la  chauss¹e. Le commandant
pi¹tina encore un  peu en grommelant : <  Je vous  en  prie instamment... ma
femme...  sans exc¸s d'aucune  sorte... les  cons¹quences...  impossible..."
Puis   il  partit  en  frÄlant   le   mur,   silhouette  blanche  dans   ses
sous-vºtements. Perets vit les fenºtres  noires des  cottages, les  fenºtres
noires  de l'Administration, les fenºtres noires  de l'hÄtel.  Nulle part il
n'y avait de lumi¸re, les ampoules des rues elles-mºmes ¹taient ¹teintes. Il
n'y avait que la lune, ronde, brillante et m¹chante.
     Et soudain  il  d¹couvrit  qu'il  ¹tait  seul.  Personne aupr¸s de lui.
Autour, les gens  dorment,  et ils m'aiment  tous,  je le sais, je m'en suis
souvent  aper·u.  Et pourtant je suis  seul, comme  s'ils ¹taient tous morts
d'un coup ou subitement devenus mes ennemis... Et le commandant est un brave
monstre d'homme afflig¹ de  la  maladie de Basedow, un malchanceux qui s'est
coll¹ ° moi du premier jour qu'il m'a vu. Nous avons jou¹ du  piano ° quatre
mains et avons parl¹, et j'¹tais le seul avec qui il osait parler, avec  qui
il se  sentait un  homme ° part enti¸re, et pas  le p¸re de sept enfants. Et
Kim.  Il   est  revenu  de  la  chancellerie  avec  une  ¹norme  liasse   de
d¹nonciations.  Quatre-vingt-douze   d¹nonciations   me  concernant,  toutes
¹crites  de la mºme main et sign¹es de noms diff¹rents. Comme quoi je volais
° la poste  la cire °  cacheter de l'Etat,  j'avais amen¹ dans ma valise une
ma¾tresse mineure que je cachais dans le sous-sol de la boulangerie, et bien
d'autres choses encore...  Et Kim avait lu ces d¹nonciations, en  avait jet¹
certaines au panier et  avait  mis les autres de cÄt¹  en marmonnant  : "×a,
c'est   °  creuser."  Et   c'¹tait   inattendu  et  effrayant,  insens¹   et
repoussant...  Les  regards  furtifs  qu'il me  jetait,  et  ses yeux  qu'il
d¹tournait aussitÄt...
     Perets  se leva, prit sa  valise  et  partit  °  l'aventure,  l°  oÉ le
m¸nerait son inspiration. Mais son inspiration ne le conduisait nulle  part.
Il tituba, ¹ternua de poussi¸re et sans doute tomba ° plusieurs reprises. La
valise  ¹tait  incroyablement  lourde, comme impossible  °  diriger. Elle se
frottait  °  la  jambe  comme  un  fardeau,  puis  s'envolait  pesamment  et
resurgissait des t¹n¸bres pour venir battre le genou. Dans  une sombre all¹e
du parc  oÉ  ne  brillait aucune  lumi¸re  et oÉ  seules  les statues  aussi
incertaines que le commandant apportaient  une  vague blancheur,  la  valise
s'aggrippa soudain au pantalon par une de  ses boucles qui  s'¹tait d¹tach¹e
et Perets, en d¹sespoir de cause, l'abandonna.  L'heure  du  d¹sespoir ¹tait
venue. Aveugl¹ par les larmes, Perets se fraya un chemin ° travers les haies
s¸ches et bard¹es de piquants  poussi¹reux, franchit quelques marches, tomba
lourdement  sur le  dos  et,  ° bout  de forces,  tremblant de douleur et de
compassion, se laissa tomber ° genoux au bord de l'°-pic.
     Mais  la  forºt demeurait indiff¹rente.  Si indiff¹rente  qu'elle ne se
laissait mºme pas  voir. Sous l'°-pic, tout ¹tait sombre et ce n'¹tait  qu'°
l'horizon  que l'on voyait appara¾tre  quelque chose de  gris  et d'informe,
vaste et stratifi¹ qui luisait mollement sous la lune.
     - R¹veille-toi, implora  Perets. Regarde-moi maintenant que nous sommes
seuls,  n'aie pas peur, ils sont tous  endormis.  Tu n'as vraiment jamais eu
besoin d'aucun d'entre nous? Ou peut-ºtre tu ne comprends pas ce que ·a veut
dire,  besoin? C'est quand  on ne peut pas se passer... c'est quand on pense
tout le temps °...  C'est quand toute la vie se tend  vers... Je ne sais pas
qui  tu es.  Et mºme ceux qui sont absolument persuad¹s  de le savoir ne  le
savent  pas. Tu es ce  que tu es, mais je peux esp¹rer  que tu  es telle que
toute ma  vie j'ai  voulu te voir  : bonne  et  intelligente, indulgente  et
compr¹hensive,  attentive et peut-ºtre mºme reconnaissante. Nous avons perdu
tout  cela,  nous n'avons plus assez de  force ni de temps, nous  ne faisons
qu'¹riger  des monuments toujours plus grands, toujours plus hauts, toujours
moins chers, mais nous  souvenir, nous  souvenir nous ne pouvons  plus. Mais
toi, tu es diff¹rente,  et c'est pourquoi je  suis  venu ° toi de loin, sans
mºme croire ° ton  existence. Et se pourrait-il que tu  n'aies pas besoin de
moi?  Non, je vais te dire  la v¹rit¹.  J'ai peur  de ne pas avoir non  plus
besoin  de toi. Nous nous sommes  aper·us,  mais nous ne  sommes pas devenus
plus proches, et il ne devait pas en ºtre ainsi. Peut-ºtre parce qu'ils sont
entre nous? Ils sont nombreux, je suis seul, mais je  suis l'un d'eux  et tu
ne peux ¹videmment pas me distinguer dans la  foule, et je ne vaux peut-ºtre
pas la peine d'ºtre  distingu¹. J'ai peut-ºtre moi-mºme imagin¹ les qualit¹s
humaines  qui devaient te  plaire, mais te  plaire ° toi  telle que je  t'ai
imagin¹e et non ° toi telle que tu es...
     Des flocons  de lumi¸re  blancs  et brillants se  lev¸rent ° l'horizon,
s'¹tendirent et tout d'un coup, ° droite sous la falaise, sons le  rocher en
surplomb, des  faisceaux de  projecteurs  se d¹cha¾n¸rent  pour fouiller  le
ciel, pour se perdre dans les couches de brouillard. Les flocons lu lumineux
° l'horizon s'¹tir¸rent, se  gonfl¸rent, devinrent des nuages blanch²tres et
s'¹teignirent. Quelques instants  plus tard,  les  projecteurs s'¹teignirent
aussi.
     - Ils ont peur, dit Perets. Moi aussi, j'ai peur. Pas seulement peur de
toi, mais aussi peur pour toi. Tu ne les connais pas encore. D'ailleurs,  je
les connais aussi tr¸s mal. Je sais seulement  qu'ils sont capables de  tous
les exc¸s, du plus extrºme dans l'aveuglement comme dans la sagesse, dans la
f¹rocit¹ comme dans la piti¹, dans le d¹cha¾nement comme dans la retenue. II
ne leur manque qu'une chose : la compr¹hension. Ils ont toujours remplac¹ la
compr¹hension par des succ¹dan¹s  - foi, ath¹isme, indiff¹rence, m¹pris.  Ce
qui est toujours apparu ºtre  le plus simple. Plus  simple de croire  que de
comprendre. Plus  simple d'ºtre d¹sabus¹  que de  comprendre.  Entre  autres
choses, je m'en vais demain, mais cela ne veut encore  rien dire.  Ici je ne
peux pas t'aider, tout est  trop r¹sistant, trop  en place. Ici je suis trop
visiblement d¹plac¹, ¹tranger.  Mais je trouverai le point d'application des
forces,   ne  t'inqui¸te  pas.  C'est   vrai,   ils  peuvent   te   souiller
irr¹versiblement, mais cela aussi prend du temps, et beaucoup : il leur faut
trouver le moyen le plus efficace, le plus ¹conomique,  et sur tout  le plus
simple. Nous nous battrons encore, s'il y a de quoi se battre... Au revoir.
     Perets se  leva et  s'avan·a tout droit ° travers les buissons, dans le
parc, dans l'all¹e. Il tenta de retrouver sa valise mais ne la retrouva pas.
Il revint alors dans la grand-rue,  vide  et  ¹clair¹e par la seule lune. Il
¹tait  plus  d'une  heure  du  matin  quand  il  s'arrºta  devant  la  porte
obligeamment ouverte de la biblioth¸que de  l'Administration.  Les  fenºtres
¹taient  tendues  de  stores  lourds,  mais  l'int¹rieur  ¹tait  brillamment
¹claire,  comme  une salle de  bal. Le  parquet  se  craquelait et  grin·ait
d¹sesp¹r¹ment,  et autour  ¹taient les livres. Les rayonnages ployaient sous
les livres, les livres ¹taient entass¹s sur les tables et dans les coins, et
° part Perets et les livres il n'y  avait pas  dans la biblioth¸que  ²me qui
vive.
     Perets  se  laissa  tomber dans un  grand  vieux  fauteuil, ¹tendit les
jambes,  se  renversa en  arri¸re  et  posa tranquillement ses  bras sur les
accoudoirs.
     Alors,  qu'est-ce  que vous faites l°?  dit-il aux  livres.  Fain¹ants!
C'est pour  ·a qu'on vous  a ¹crits? Parlez-moi, racontez-moi les semailles.
Combien a-t-on sem¹? Combien de sage, de bon, d'¹ternel? Et quelles sont les
pr¹visions pour la r¹colte?  Et surtout, quelles pousses l¸veront? Vous vous
taisez... Toi,  l°, comment  d¹j°...  Oui, oui, toi en deux  tomes.  Combien
d'hommes t'ont lu? Et combien t'ont compris? Je t'aime beaucoup, ancºtre, tu
es un bon et honnºte camarade. Tu n'as jamais cri¹, tu ne t'es jamais vant¹,
jamais frapp¹ la poitrine.  Bon et honnºte. Et ceux qui te lisent deviennent
aussi bons et  honnºtes.  Ne serait-ce  que pour  un temps. Mºme malgr¹ eux.
Mais  tu  sais,  il  y  en  a  qui pensent que  pour  avancer,  la bont¹  et
l'honnºtet¹ ne sont  pas  tellement  n¹cessaires.  Que pour  ·a il faut  des
jambes. Et des souliers. Mºme des pieds sales et des souliers non cir¹s.  Le
progr¸s  peut  ºtre compl¸tement  indiff¹rent aux notions  de  bont¹  et  de
droiture, comme  il  l'a  fait  jusqu'°  maintenant.  L'Administration,  par
exemple,  n'a  pas  besoin,  pour  fonctionner  correctement,  de  bont¹  ou
d'honnºtet¹.  C'est  agr¹able, souhaitable, mais absolument  pas n¹cessaire.
Comme le latin  pour un  nageur.  Les biceps  pour  un  comptable.  Comme le
respect de  la  femme pour Domarochinier... Mais tout d¹pend de ce  que l'on
appelle progr¸s. On peut l'envisager sous l'angle des "Oui mais" bien connus
:  alcoolique,  soit, oui mais  quel  sp¹cialiste! D¹bauch¹,  oui mais  quel
propagandiste!  Voleur,  disons profiteur,  oui  mais  quel  administrateur!
Meurtrier, oui mais quelle discipline et quelle  abn¹gation... Mais  on peut
aussi concevoir le progr¸s comme transformation de  tous dans le  sens de la
bont¹  et de l'honnºtet¹. Et alors  nous verrons peut-ºtre  un temps oÉ l'on
dira :  c'est  un sp¹cialiste, bien sËr, il  s'y conna¾t, mais c'est un sale
type, il faut le  chasser... Ecoutez, livres, savez-vous que vous ºtes  plus
nombreux que les  humains? Si tous les hommes disparaissaient, vous pourriez
peupler la terre et vous seriez alors comme les hommes. Il y en a parmi vous
de  bons  et  honnºtes, des sages, des  savants,  mais aussi  des  cervelles
d'oiseau, des sceptiques, des schizophr¸nes, des meurtriers, des suborneurs,
des enfants, des pr¹dicateurs  moroses, des imb¹ciles  contents d'eux-mºmes,
et des braillards enrou¹s aux yeux inject¹s. Et vous ne sauriez pas pourquoi
vous ºtes l°. Au  fait, ° quoi servez-vous? Vous  ºtes  nombreux ° offrir la
connaissance,  mais   °  quoi  sert  la  connaissance  dans  la  forºt?   La
connaissance n'a rien ° voir  avec la forºt.  C'est comme si on prenait soin
d'inculquer ° un futur b²tisseur de cit¹s radieuses l'art des fortifications
: quels  que soient ses efforts par la suite pour construire un stade ou une
maison de repos, il n'arriverait jamais ° construire qu'une redoute maussade
bard¹e de fl¸ches, d'escarpes  et de  contrescarpes.  Ce que vous avez donn¹
aux gens qui  sont all¹s  dans  la forºt, ce n'est pas la connaissance, mais
des pr¹jug¹s... Il  y en a d'autres parmi vous  qui inspirent le scepticisme
et le d¹couragement. Et ceci  non pas en raison de leur  noirceur ou de leur
cruaut¹, ni parce qu'ils proposent l'abandon de toute  esp¹rance, mais parce
qu'ils mentent.  Il  y  a des mensonges  radieux,  pleins  de  sifflotements
all¸gres et de chansons entra¾nantes, des mensonges geignards qui tentent en
g¹missant de se justifier. Ma s ce sont toujours des mensonges. Etrangement,
ce   n'est  jamais  ces  livres  que   l'on  brËle,  que   l'on  retire  des
biblioth¸ques. Jamais encore dans toute l'histoire de l'humanit¹ le mensonge
n'a ¹t¹ jet¹ au feu. Ou alors par  accident, parce qu'on n'avait pas compris
ou qu'on avait  cru. Dans la  forºt aussi ils  sont  inutiles. Ils  ne  sont
utiles  nulle part.  C'est sans doute  pr¹cis¹ment  pour cela  qu'il y  en a
tant... enfin pas  pour cela mais parce qu'on les  aime... Les  t¹n¸bres des
v¹rit¹s am¸res sont plus ch¸res ° notre coeur...  Quoi? Qui est-ce qui parle
ici? Ah, c'est moi... Donc je disais qu'il y a aussi des livres... quoi?
     - Silence, il n'a qu'° dormir...
     - Il aurait bu un coup, au lieu de dormir...
     - Mais arrºte ton chahut... Ah, mais c'est Perets.
     - Et apr¸s? Occupe-toi plutÄt de toi...
     - Personne pour s'occuper de lui, le pauvre...
     - Je ne suis pas un pauvre, marmonna Perets.
     Et il se r¹veilla.
     En face  de  lui, un  escabeau de biblioth¸que  ¹tait plac¹ devant  les
rayonnages. Alevtina, du laboratoire de photo, se trouvait sur la plus haute
marche. Touzik, le chauffeur,  maintenait  l'¹chelle de  ses bras tatou¹s et
regardait vers le haut.
     - Il est toujours comme ·a un peu perdu, disait Alevtina en consid¹rant
Perets.  Et il n'a pas d¾n¹,  ¹videmment. Il faudrait  le  r¹veiller,  qu'il
boive  au moins un peu de vodka... Je  me demande ce que  des gens comme lui
peuvent rºver?
     - Moi, ce que je vois, je le rºve pas, fit Touzik, les yeux lev¹s.
     - Tu  vois  quelque chose  de nouveau? Que tu n'avais jamais vu  avant?
demanda Alevtina.
     -  Non, dit Touzik. On peut pas dire que ce soit particuli¸rement neuf,
mais c'est comme au cin¹ma :  on peut le voir vingt  fois, et c'est toujours
avec plaisir.
     Sur la troisi¸me  marche de l'escabeau se trouvait un ¹norme CHTROUTSEL
coup¹ en tranches, sur la quatri¸me des concombres et des oranges pel¹es, et
sur la cinqui¸me une bouteille ° moiti¹ vide flanqu¹e d'un pot  ° crayons en
mati¸re plastique.
     - Regarde tant  que tu veux, mais tiens bien l'¹chelle,  fit  Alevtina,
qui se mit en  devoir d'extraire  des rayons sup¹rieurs d'¹paisses revues et
des dossiers aux couvertures  d¹fra¾chies.  Elle  souffla  pour  enlever  la
poussi¸re, fit  une  grimace,  tourna quelques  pages,  mit  ° part quelques
chemises  et remit  les autres °  leur place.  Le  chauffeur Touzik  renifla
bruyamment.
     - Il te faut aussi ceux de l'avant-derni¸re ann¹e? demanda Alevtina.
     -  Il  me  faut une  chose, fit Touzik, ¹nigmatique. Je vais  r¹veiller
Perets, maintenant.
     - Ne t'en va pas de l'¹chelle, dit Alevtina.
     -  Je ne  dors pas,  intervint Perets.  Il y a  longtemps  que  je vous
regarde.
     - De l°-bas on ne voit rien, dit Touzik. Venez ici, PAN Perets : ici il
y a tout : des femmes, du vin et des fruits...
     Perets  se  leva en  boitillant  sur  sa jambe ankylos¹e, s'approcha de
l'escabeau et se versa ° boire.
     -  Qu'est-ce que vous avez rºv¹,  Pertchik? demanda Alevtina du haut de
l'¹chelle.
     Perets leva machinalement la tºte, et baissa aussitÄt les yeux.
     - Ce que j'ai rºv¹? Des bºtises... Je parlais avec les livres.
     Il avala le contenu du gobelet et prit un quartier d'orange.
     - Tenez ·a une seconds, PAN Perets, dit Touzik. J'ai soif moi aussi.
     - Alors tu veux ceux de l'avant-derni¸re ann¹e? demanda Alevtina.
     - Evidemment! (Touzik versa  le liquide dans le gobelet et  choisit  un
concombre.) L'avant-derni¸re, et  l'avant-avant-derni¸re. J'en  ai  toujours
besoin. ×a  a toujours ¹t¹ comme ·a,  et  je ne peux pas vivre sans  ·a.  Et
personne  ne peut vivre sans ·a. Il y en  a qui ont besoin de plus, d'autres
de  moins... Je le dis toujours : vous pouvez toujours me faire la le·on, je
suis comme ·a. (Touzik but avec une satisfaction manifeste et mordit dans le
concombre craquant.) Et on peut pas vivre comme je vis ici. J'en supporterai
encore un peu, puis je prendrai la voiture et  j'irai me chercher une ondine
dans la forºt...
     Perets tenait l'¹chelle et  s'effor·ait de penser  au  lendemain,  mais
Touzik,  assis  sur  la  premi¸re marche de  l'escabeau, avait entrepris  de
raconter comment,  dans sa  jeunesse, lui  et des amis  avaient  surpris  un
couple en  banlieue, avaient  ross¹ et  chass¹ le galant, et avaient ensuite
essay¹ de se servir  de la femme.  Il faisait froid, humide,  et ° cause  de
leur  extrºme  jeunesse  ° tous,  personne  n'¹tait arriv¹  ° rien. La femme
pleurait,  avait  peur,  et l'un apr¸s l'autre les  amis  de Touzik  avaient
abandonn¹, et seul lui, Touzik, avait continu¹ ° s'accrocher ° la femme dans
l'arri¸re-cour  bourbeuse,  l'empoignant,  jurant, croyant  toujours  que ·a
allait y  ºtre,  mais sans r¹sultat,  jusqu'au moment  oÉ il l'avait emmen¹e
chez elle, dans sa  propre maison,  l'avait serr¹e contre la rampe de fer de
l'escalier sombre et avait enfin eu  ce qu'il  voulait. Racont¹e par Touzik,
l'histoire ¹tait follement passionnante et drÄle.
     - C'est pour ·a que les  petites ondines ne risquent pas de m'¹chapper,
dit Touzik. Je laisse jamais tomber, et c'est  pas l° que je vais commencer.
Chez moi, pas de fraude sur la marchandise : le dedans vaut le dehors.
     Il  avait  un beau visage h²l¹, d'¹pais sourcils, le regard  vif et une
dentition  remarquable. Il ressemblait ¹norm¹ment  °  un  Italien.  Mais  il
sentait des pieds.
     - Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent, qu'est-ce qu'ils fabriquent, disait
Alevtina. Tous les dossiers sont m¹lang¹s. Tiens, prends toujours ceux-l° en
attendant.
     Elle se  pencha et fit  passer °  Touzik une  pile  de  dossiers  et de
revues. Celui-ci  prit le tas, lut mentalement quelques pages en remuant les
l¸vres, compta les dossiers et dit :
     - Il m'en faut encore deux.
     Perets tenait toujours l'¹chelle, le regard fix¹ sur ses poings serr¹s.
Demain ° cette heure je ne serai plus l°, se disait-il. Je  serai assis dans
la cabine  ° cÄt¹ de Touzik, il  fera chaud, le  m¹tal commencera °  peine °
refroidir.  Touzik  allumera  les phares, s'installera  confortablement,  le
coude  gauche  appuy¹  contre la  porti¸re  et  commencera  ° parler  de  la
politique mondiale. Je ne le laisserai plus parler de rien d'autre II pourra
s'arrºter ° chaque buvette, prendre en  route  qui il voudra, il pourra mºme
faire  un  d¹tour pour ramener  °  quelqu'un  une batteuse de  l'atelier  de
r¹parations.  Mais  je ne le laisserai parler que de politique  mondiale. Ou
bien je l'interrogerai sur les diff¹rents types d'automobiles.  Sur les taux
de consommation en carburant, sur les pannes, sur les meurtres d'inspecteurs
v¹reux.  Il raconte bien,  et  on  ne sait jamais  s'il ment  ou s'il dit la
v¹rit¹...
     Touzik avala une nouvelle rasade de liquide, clappa les l¸vres, jeta un
regard sur les jambes d'Alevtina et entreprit  de poursuivre son r¹cit en le
ponctuant de tr¹pignements, de gestes expressifs et d'¹clats de rire joyeux.
S'attachant  scrupuleusement ° la  chronologie,  il raconta l'histoire de sa
vie  sexuelle d'ann¹e  en ann¹e, mois apr¸s mois. La  cuisini¸re  du camp de
concentration oÉ il avait ¹t¹ enferm¹  pour avoir vol¹ du papier au temps de
la p¹nurie (la cuisini¸re r¹p¹tait toujours : "Fais attention, Touzik, ne me
joue pas de tour!..."),  la  fille  d'un d¹tenu politique  dans ce mºme camp
(elle  ne  se souciait  pas  de  savoir  avec qui  elle allait,  elle  ¹tait
persuad¹e  que  de toute fa·on elle finirait au  cr¹matoire),  la femme d'un
marin dans une ville portuaire, qui tentait ainsi de se venger des trahisons
incessantes de son taureau de  mari.  Il y  avait  aussi une riche veuve que
Touzik  avait fini par fuir  une  nuit,  en  cale·on, parce qu'elle  voulait
mettre  le  grappin  sur le pauvre Touzik et lui faire  faire le  trafic  de
narcotiques  et de  pr¹parations m¹dicales douteuses. Et  les  femmes  qu'il
transportait quand il ¹tait  chauffeur de  taxi :  elles  le  payaient  avec
l'argent du client, puis, ° la fin de la nuit, en nature. ("... Alors je lui
dis : mais enfin, et ° moi, qui va y penser? Toi tu en as d¹j° eu quatre, et
moi pas une...") Puis sa femme, une fillette d'une quinzaine d'ann¹es, qu'il
avait ¹pous¹e par autorisation sp¹ciale des autorit¹s : elle lui avait donn¹
des jumeaux et avait fini par le quitter quand il avait essay¹ de la  prºter
° des amis en ¹change  de leurs ma¾tresses. Des  femmes... des filles... des
harpies... des salopes... des tra¾n¹es...
     - C'est pour ·a que je suis pas du tout un d¹prav¹, conclut-il. Je suis
simplement  un homme  qui  a  du temp¹rament,  et pas une  esp¸ce  de d¹bile
impuissant.
     Il finit son alcool, ramassa les dossiers et partit sans  prendre cong¹
en sifflotant et  en faisant grincer le parquet, curieusement voËt¹, soudain
semblable  ° une araign¹e  ou °  un homme des  cavernes. Perets, accabl¹, le
suivait encore des yeux quand Alevtina lui dit :
     - Donnez-moi la main, Pertchik.
     Elle  s'assit sur la derni¸re marche, posa les mains sur ses ¹paules et
se laissa  tomber avec un petit cri. Il l'attrapa sous  les aisselles  et la
posa °  terre,  et ils  demeur¸rent un instant tout proches l'un de l'autre,
visage contre visage. Elle avait gard¹ les mains pos¹es sur ses  ¹paules, et
il la tenait toujours sous les aisselles.
     - On m'a chass¹ de l'hÄtel, dit-il.
     - Je sais, dit-elle. Allons chez moi, si vous voulez?
     Elle  ¹tait  bonne  et  ti¸de,  et elle affrontait  tranquillement  son
regard, mais sans aucune assurance particuli¸re. En la regardant, on pouvait
se repr¹senter bien des images  de bont¹, de chaleur, de douceur,  et Perets
passa avidement en revue toutes ces images les unes apr¸s les autres, essaya
de  se  voir tout contre elle, mais comprit tout d'un coup qu'il  ne pouvait
pas :  °  sa  place il voyait Touzik,  un Touzik beau,  arrogant, aux gestes
sËrs, et qui sentait des pieds.
     - Non, merci, dit-il en retirant ses mains... Je m'arrangerai comme ·a.
     Elle  se  d¹tourna  imm¹diatement et entreprit  de  rassembler  dans un
papier journal les restes de nourriture.
     - Et  pourquoi "comme ·a"? dit-elle. Je peux vous donner le divan. Vous
dormirez jusqu'au matin, puis  on vous trouvera une chambre. Vous ne  pouvez
pas passer toutes les nuits dans la biblioth¸que..
     - Merci. Mais demain je m'en vais. Elle le regarda avec ¹tonnement.
     - Vous partez? Dans la forºt?
     - Non, chez moi.
     - Chez  vous... (Elle enveloppa lentement les  restes dans le journal.)
Mais  vous  vouliez  toujours aller  dans la  forºt, je  vous  l'ai moi-mºme
entendu dire.
     -  C'est  que,  voyez-vous, je voulais...  Mais on ne veut pas  que j'y
aille.  Je  ne  sais  mºme  pas  pourquoi.   Et  je  n'ai  rien  °  faire  °
l'Administration. Donc je me suis mis  d'accord  avec Touzik... Il  m'emm¸ne
demain.  Il  est d¹j° trois heures maintenant. Je vais aller  dans le garage
m'installer dans la voiture  de Touzik,  et l° j'attendrai le matin. Donc ce
n'est pas la peine de vous inqui¹ter...
     - Je vais donc vous  dire adieu... ° moins  que  vous  ne vouliez quand
mºme venir?
     - Merci, je pr¹f¸re attendre- dans la voiture... J'ai peur de ne pas me
r¹veiller. Touzik n'attendra pas.
     Ils sortirent et gagn¸rent le garage main dans la main.
     - Alors, vous n'avez pas aim¹ ce que Touzik a racont¹? demanda-t-elle.
     - Non.  Je n'ai pas du tout aim¹.  Je n'aime  pas qu'on parle  de ·a. A
quoi  bon? J'en  ai  plutÄt honte... honte pour lui, pour vous, pour  moi...
Pour  tout  le  monde. ×a  n'a pas de  sens. On  dirait qu'il y a  un  grand
ennui...
     -  C'est la plupart  du temps ° cause de cet ennui, dit  Alevtina. Mais
vous n'avez  pas  ° avoir  honte  pour moi,  j'y suis indiff¹rente. ×a m'est
parfaitement ¹gal... Voil°, vous  ºtes  arriv¹.  Embrassez-moi  avant  de me
quitter.
     Perets l'embrassa, avec une vague sensation de regret.
     - Merci, dit-elle.
     Puis elle fit demi-tour  et s'¹loigna rapidement. Sans savoir pourquoi,
Perets agita la main dans sa direction.
     Il  p¹n¹tra  dans  le  garage ¹clair¹ par  de petites  ampoules bleues,
enjamba le gardien qui ronflait  sur un si¸ge emprunt¹ ° une voiture, trouva
le camion de Touzik et grimpa dans  la  cabine.  ×a sentait  le  caoutchouc,
l'essence, la poussi¸re. Sur le pare-brise dansait un  Mickey Mouse aux bras
et jambes ¹cart¹s. On est bien, ·a  va, se dit Perets. J'aurais dË venir ici
tout de  suite. Tout autour ¹taient gar¹es les  voitures muettes, sombres et
vides.  Le gardien ronflait  bruyamment.  Les voitures dormaient, le gardien
dormait, tout dormait dans l'Administration.  Alevtina se  d¹shabillait dans
sa chambre devant  sa  glace, ° cÄt¹ de son lit pr¹par¹, un grand lit ° deux
places doux et chaud... Non,  il ne faut pas penser ° ·a. Parce que le  jour
on  est  gºn¹  par  les  bavardages,  le bruit  de  la  "mercedes", tout  ce
remue-m¹nage stupide. Mais maintenant,  plus d'¹radication, de  p¹n¹tration,
de  protection,  ni  aucune autre sinistre  absurdit¹, uniquement  un  monde
endormi au-dessus de l'°-pic,  un monde fantomatique comme  tous les  mondes
endormis, invisible et inaudible, pas plus r¹el que  la  forºt. La forºt est
mºme  maintenant  plus r¹elle : la forºt ne dort jamais.  Ou peut-ºtre  elle
dort, et  rºve de  nous tous.  Nous  sommes  le songe  de la forºt.  Le rºve
atavique. Les fantÄmes grossiers de sa sexualit¹ refroidie...
     Perets  s'¹tendit, recroquevill¹,  et fourra sous  sa  tºte son manteau
roul¹ en boule. Mickey Mouse se balan·ait doucement au bout de son fil. A la
vue de  ce jouet, les  jeunes filles  ne  manquaient pas de s'¹crier  : "Oh!
qu'il  est mignon", et le chauffeur Touzik leur r¹pondait  : "Le dedans vaut
le  dehors." Le levier des vitesses entrait dans le flanc de Perets, qui  ne
savait pas comment  l'enlever de l°. Ni mºme si  on pouvait l'enlever. Si on
le d¹pla·ait, la voiture risquait  peut-ºtre  de  partir. Lentement d'abord,
puis de plus en plus vite,  droit sur  le gardien endormi, et  Perets serait
dans la cabine, en train d'appuyer  sur tout ce qui  lui tomberait  sous  la
main ou  sous le  pied, tandis que le gardien se rapproche de plus en plus ;
on  voit  d¹j° sa bouche ouverte d'oÉ s'¹chappent  des  ronflements, puis la
voiture tressaute, tourne brutalement, s'¹crase contre le mur  du garage, et
dans la br¸che appara¾t le ciel bleu...
     Perets  s'¹veilla et s'aper·ut que c'¹tait d¹j° le  matin.  A  la porte
grande ouverte du garage, des  m¹caniciens fumaient, et l'on voyait derri¸re
une surface que le soleil colorait en jaune. Il ¹tait sept heures. Perets se
mit  sur son s¹ant,  s'essuya le visage et  regarda dans le  r¹troviseur. Il
pensa qu'il  lui  faudrait  se  raser,  mais resta  dans la voiture.  Touzik
n'¹tait pas encore arriv¹, il fallait l'attendre l°, sur place, car tous les
chauffeurs  ¹taient distraits et  partaient  toujours  sans lui. Il y a deux
r¸gles ° observer dans les relations avec les chauffeurs  : premi¸rement, ne
jamais descendre de voiture si on peut attendre et patienter ; deuxi¸mement,
ne  jamais discuter avec  le chauffeur qui  vous conduit. A la limite, faire
semblant de dormir...
     Les  m¹caniciens  ° l'entr¹e  jet¸rent leurs  m¹gots  qu'ils ¹cras¸rent
soigneusement ° la pointe  de leurs chaussures et  entr¸rent dans le garage.
Il y en avait un que Perets ne connaissait pas, mais l'autre n'¹tait  pas du
tout un m¹canicien,  mais bien  le manager. Quand ils pass¸rent pr¸s de lui,
le manager s'arrºta ° cÄt¹ de la cabine et, posant une  main  sur  l'aile du
camion,  examina quelque chose en dessous. Puis Perets l'entendit ordonner :
"Allons, remue-toi un peu, donne-moi le cric."
     - OÉ est-il? demanda le m¹canicien inconnu.
     - ...! r¹pondit tranquillement le manager. Regarde sous le si¸ge.
     - Comment est-ce que je pouvais le savoir, dit le m¹canicien d'une voix
irrit¹e. Je vous avais bien pr¹venu que j'¹tais serveur...
     Il y eut un temps de silence, puis la  porti¸re du  cÄt¹ du  conducteur
s'ouvrit sur le  visage maussade et ennuy¹ du m¹canicien-serveur. Il jeta un
coup d'oeil sur Perets, inspecta du regard l'int¹rieur de la cabine, tira un
peu sur le volant, puis passa les deux bras sous le si¸ge et se mit ° remuer
les objets qui s'y trouvaient.
     - C'est ·a, un cric? demanda-t-il ° mi-voix.
     - N-non, fit Perets. Je crois que c'est plutÄt une clef ° molette.
     Le m¹canicien porta la clef au niveau de ses yeux, l'examina en pin·ant
les l¸vres, la posa  sur le  marchepied et  recommen·a  °  fourrager sous le
si¸ge.
     - ×a? demanda-t-il.
     - Non,  dit  encore  Perets. ×a, je peux vous  dire  exactement ce  que
c'est. C'est un arithmom¸tre. Les crics ne sont pas comme ·a.
     Le front pliss¹, le m¹canicien-serveur consid¹rait l'arithmom¸tre.
     - Ils sont comment, alors? demanda-t-il.
     - Eh bien!... C'est une sorte de barre de fer... Il y en a de plusieurs
mod¸les. Il y a une esp¸ce de manivelle mobile...
     - Il y en a une, l°. Comme sur une caisse enregistreuse.
     - Non, ce n'est pas du tout le mºme genre de manivelle.
     - Et si on la tourne, qu'est-ce qui se passe?
     Perets  ne sut plus que r¹pondre. Le  m¹canicien attendit  un peu, posa
avec un soupir  l'arithmom¸tre sur le marchepied et se remit ° l'oeuvre sous
le si¸ge.
     - C'est peut-ºtre ·a? interrogea-t-il.
     - C'est possible. ×a y ressemble  beaucoup. Mais l° il devrait  y avoir
une esp¸ce de tige de fer. Une grosse tige.
     Le  m¹canicien  trouva aussi la tige. Il la fit sauter dans la paume de
sa main, dit : "Tr¸s bien, je vais lui apporter ·a pour commencer" et partit
en laissant la porti¸re ouverte.  Perets  alluma une cigarette. On entendait
derri¸re des  cliquetis m¹talliques et des jurons. Puis le  camion  se mit °
grincer et ° tressauter.
     Touzik  n'¹tait toujours pas l°, mais  Perets ne s'inqui¹tait  pas.  Il
s'imaginait en train de rouler  dans  la rue principale de l'Administration,
et  personne  ne les regarderait. Puis ils prendraient la route transversale
en  soulevant apr¸s  eux un  nuage de poussi¸re jaune, tandis  que le soleil
serait de plus en plus haut, sur leur droite,  et qu'il commencerait bientÄt
° chauffer ; ils quitteraient  alors la  transversale  pour s'engager sur la
grand-route qui serait longue, lisse, brillante et ennuyeuse, et ° l'horizon
ruisselleraient des mirages pareils ° de grandes mares scintillantes...
     Le m¹canicien passa ° nouveau devant la cabine en faisant rouler devant
lui une  lourde  roue arri¸re.  La  roue prenait de  la vitesse sur  le  sol
b¹tonn¹ et l'on voyait que  le m¹canicien voulait l'arrºter pour  la  placer
contre le mur, mais la roue n'infl¹chit qu'° peine sa trajectoire  et  gagna
pesamment  la  cour tandis  que  le  m¹canicien courait  maladroitement ° sa
poursuite en prenant de plus en plus de retard.  Puis ils disparurent, et on
entendit  le m¹canicien qui poussait des cris sonores et d¹sesp¹r¹s  dans la
cour. Il y eut le bruit de nombreux pieds qui frappaient le  sol et des gens
pass¸rent devant la porte aux cris de : "Attrape-la! Prends ° droite!"
     Perets remarqua  que le camion ne  se tenait  plus aussi droit  sur ses
roues qu'auparavant  et jeta  un coup  d'oeil  par la  porti¸re  Le  manager
s'affairait pr¸s du train arri¸re.
     - Bonjour, dit Perets, qu'est-ce que vous...
     -  Ah! Perets,  cher ami, s'exclama joyeusement le manager sans  cesser
son travail. Restez assis, restez assis, ne vous d¹rangez  pas! Vous ne nous
gºnez  pas. Elle est  bloqu¹e, cette saloperie. La  premi¸re a ¹t¹ facile  °
enlever, mais la deuxi¸me est prise.
     - Comment ·a, prise? Il y a quelque chose de d¹t¹rior¹?
     Le manager  se redressa et  s'essuya  le  front du dos de la  main avec
laquelle il tenait la clef :
     - Je ne  crois pas. Elle doit ºtre simplement  rouill¹e. Je ne vais pas
tarder...  Puis nous  pourrons faire une partie d'¹checs. Qu'est-ce que vous
en pensez?
     - D'¹checs? fit Perets. Mais oÉ est Touzik?
     - Touzik?  C'est-°-dire  Touz?  Il  est  maintenant  assistant-chef  de
laboratoire. On l'a envoy¹  dans la forºt. Touz ne travaille plus chez nous.
Mais qu'est-ce que vous lui vouliez?
     - Ah! bon... fit lentement Perets. Je supposais simplement que...
     Il ouvrit la porti¸re et sauta sur le ciment.
     -  Vous  vous d¹rangez pour rien, dit le manager. Vous auriez pu rester
assis, vous ne gºnez pas.
     - Pour quoi faire, rester assis. Cette voiture ne part pas?
     - Non, elle ne part pas. Elle ne peut pas partir sans roues, et il faut
enlever  les roues... Elle avait bien  besoin de se bloquer, celle-l°! Va te
faire...  Bon, les  m¹caniciens  l'enl¸veront.  Allons  plutÄt  faire  cette
partie.
     Il prit Perets  par le bras et l'entra¾na dans son bureau. Ils  prirent
place derri¸re la  table,  le  manager  poussa de cÄt¹  une pile de papiers,
disposa le jeu, d¹brancha le t¹l¹phone et demanda :
     - On joue ° l'horloge?
     - Je ne sais pas trop, dit Perets.
     Le bureau ¹tait sombre  et frais,  une fum¹e de tabac bleu²tre flottait
entre les armoires comme une algue g¹latineuse,  et le manager,  verruqueux,
boursoufl¹, couvert de taches de couleur, tel un poulpe gigantesque, ¹tendit
deux tentacules velus, souleva la coquille vernie du jeu d'¹checs et se  mit
en devoir  d'en extraire les  visc¸res de bois. Ses  yeux ronds jetaient  un
¹clat vitreux et l'oeil droit, artificiel, ¹tait continuellement tourn¹ vers
le  plafond tandis que  le  gauche,  mobile  comme  du  vif-argent,  roulait
librement  dans  son orbite, fixant tantÄt  Perets, tantÄt la  porte, tantÄt
l'¹chiquier.
     - A l'horloge, d¹cida enfin le manager. Il tira une montre de sa poche,
la r¹gla, pressa un bouton et joua le premier coup.
     Le  soleil  se levait. Dehors, on entendait crier  "Prends ° droite!" A
huit heures, le manager qui se trouvait en  difficult¹  r¹fl¹chit longuement
et soudain  r¹clama un  petit d¹jeuner pour les deux partenaires. Le manager
perdit une partie et en proposa une  autre. Le petit d¹jeuner fut  copieux :
ils burent deux  bouteilles de  k¹fir et mang¸rent  un chtroutsel rassis. Le
manager  perdit la deuxi¸me partie, fixa avec d¹f¹rence  et  admiration  son
oeil   vivant  sur   Perets  et  en   proposa  une  troisi¸me.  Il   tentait
perp¹tuellement le mºme gambit de la reine, sans s'¹carter une seule fois de
la variante qu'il avait choisi  et  qui ¹tait irr¹m¹diablement perdante.  On
aurait  dit  qu'il travaillait °  sa propre  d¹faite,  et  Perets  d¹pla·ait
m¹caniquement  les  pi¸ces,  se faisant  ° lui-mºme  l'effet  d'une  machine
d'entra¾nement :  il n'y avait plus rien ni en lui, ni au monde, si ce n'est
l'¹chiquier,   le  bouton   sur   la  montre  et   un   protocole  d'actions
rigoureusement d¹termin¹.
     A neuf  heures  moins  cinq  le  haut-parleur  du circuit de  diffusion
int¹rieure gr¹silla  et annon·a d'une voix asexu¹e :  "Tous les travailleurs
de l'Administration au t¹l¹phone. Le Directeur va adresser une communication
aux employ¹s."
     Le manager prit soudain un air tr¸s s¹rieux,  brancha le t¹l¹phone,  se
saisit  du  combin¹ et le  porta  °  son  oreille.  Ses  deux  yeux  ¹taient
maintenant tourn¹s vers  le plafond.  "Puis-je  partir?" demanda Perets.  Le
manager fron·a s¹v¸rement les sourcils, mit un doigt sur ses l¸vres puis fit
un  signe  de  la  main  ° l'adresse  de  Perets.  Un  coassement  nasillard
s'¹chappait de l'¹couteur. Perets sortit sur la pointe des pieds.
     Il  y  avait beaucoup  de  monde au garage.  Tous  les visages  ¹taient
s¹v¸res, importants, solennels mºme. Personne  ne travaillait,  tous avaient
l'oreille  coll¹e  aux  combin¹s  t¹l¹phoniques.  Seul restait  dans la cour
violemment  ¹clair¹e  le serveur-m¹canicien  qui  continuait ° poursuivre la
roue, la respiration sifflante,  l'air ¹gar¹, rouge, en sueur. Quelque chose
de tr¸s  important ¹tait en train de se passer. Ce n'est pas possible, pensa
Perets, pas possible, je suis toujours ° cÄt¹, je ne sais jamais rien. C'est
peut-ºtre  l° le malheur, peut-ºtre  que tout  est  normal  mais je  ne sais
jamais le pourquoi du comment, et c'est pour ·a que je me trouve en trop.
     Il  se  pr¹cipita  vers  la  plus  proche  cabine t¹l¹phonique,  tendit
avidement  l'oreille,  mais  il  n'y  avait  que   des  bourdonnements  dans
l'¹couteur. Il ressentit  alors  un  soudain  effroi, une  sourde  crainte °
l'id¹e qu'il ¹tait encore en  train  de manquer quelque chose quelque  part,
que  quelque  part quelque chose  ¹tait encore  distribu¹  ° tout  le monde,
quelque chose dont il serait comme toujours priv¹. Bondissant par-dessus les
trous et  les foss¹s, il traversa le chantier, fit un  ¹cart pour  ¹viter le
garde qui lui barrait la route, un pistolet dans une main et le combin¹ dans
l'autre et escalada une ¹chelle pos¹e  contre le mur inachev¹. Il put voir °
toutes  les  fenºtres des gens munis de t¹l¹phones, fig¹s sur place d'un air
p¹n¹tr¹  puis  il entendit au-dessus  de  sa  tºte un miaulement strident et
presque aussitÄt apr¸s le bruit d'un coup de  feu derri¸re son dos. Il sauta
° terre, tomba  dans  un  tas d'ordures  et  se pr¹cipita  vers  l'entr¹e de
service. La porte  ¹tait ferm¹e. Il secoua ° plusieurs  reprises la poign¹e,
qui se brisa. Il la jeta au loin et se demanda un instant ce  qu'il pourrait
faire ensuite. A cÄt¹ de  la porte  se trouvait une ¹troite fenºtre ouverte.
Il s'y glissa, se couvrant de poussi¸re et s'arrachant les ongles des mains.
     Il  se  retrouva  dans une pi¸ce  munie de deux tables.  Derri¸re l'une
d'elles se trouvait Domarochinier, un t¹l¹phone ° la main. Son  visage ¹tait
de  pierre,  ses yeux  clos. Il pressait de  l'¹paule  le combin¹ contre son
oreille  et  notait   rapidement  quelque  chose  au  crayon  dans  un  gros
bloc-notes.  La  deuxi¸me  table ¹tait  inoccup¹e et portait  un  t¹l¹phone.
Perets prit le combin¹ et se mit ° l'¹coute.
     Bruissements.   Cr¹pitements.   Une   voix   aigu»   et   inconnue    :
"L'Administration ne peut r¹ellement utiliser qu'un fragment insignifiant de
territoire dans l'oc¹an de la forºt qui baigne le Continent. Il n'y a pas de
sens  de  la  vie  et  pas  de  sens  des  actes.  Nous  pouvons  un  nombre
extraordinaire  de choses, mais nous n'avons  pas jusqu'° maintenant compris
ce qui nous  est n¹cessaire parmi tout  ce que nous pouvons.  Il  ne r¹siste
pas, il ne fait tout simplement pas attention. Si un acte vous a apport¹ une
satisfaction, c'est bien. Sinon c'est qu'il ¹tait d¹pourvu de sens..."
     De nouveau des bruissements et des cr¹pitements.
     "... R¹sistons  avec  des  millions  de chevaux-vapeur, des dizaines de
tout-terrain, de  dirigeables et d'h¹licopt¸res,  la science m¹dicale  et la
meilleure  th¹orie   de  l'approvisionnement  du   monde.   On   d¹couvre  °
l'Administration au moins deux gros d¹fauts. Actuellement des actions de  ce
genre peuvent  atteindre de tr¸s  gros chiffrages au  nom de Herostrate pour
qu'il reste  notre  ami privil¹gi¹. Elle est  absolument incapable de cr¹er,
sans ruiner l'autorit¹ et l'ingratitude..."
     Bourdonnement, sifflement, bruits semblables ° une quinte de toux.
     "Elle  aime beaucoup ce  que l'on  appelle  les solutions simples,  les
biblioth¸ques, les relations  profondes, les cartes g¹ographiques et autres.
Les  chemins qu'elle envisage sont les plus courts pour penser au sens de la
vie pour  tout le monde mais les gens n'aiment  pas cela.  Les employ¹s sont
assis, les jambes ballantes  dans le vide ; ils parlent, chacun °  sa place,
ils plaisantent, jettent  des cailloux et  chacun essaie  de lancer toujours
plus lourd, alors que la consommation de k¹fir ne permet ni de  cultiver, ni
de supprimer, ni de faire entrer la forºt dans une clandestinit¹ convenable.
J'ai  peur que nous n'ayons mºme pas compris  ce que nous voulons exactement
et il faut  finalement aussi exercer les nerfs,  comme on exerce la capacit¹
de  perception, et la  raison ne  rougit pas et  ne se perd pas  en remords,
parce qu'un probl¸me scientifique, correctement pos¹,  est devenu  moral. Il
est faux,  glissant, instable, et il simule. Mais quelqu'un doit exciter, et
ne pas  raconter de  l¹gendes, mais se  pr¹parer  soigneusement °  une issue
type.  Demain  je vous recevrai  encore et examinerai comment vous vous ºtes
pr¹par¹s. Vingt-deux heures : alerte radiologique et tremblement de terre  ;
dix-huit  heures  :  r¹union  chez  moi  du  personnel  non   en  service  ;
vingt-quatre heures : ¹vacuation g¹n¹rale..."
     II  y eut  dans l'¹couteur comme un bruit d'eau qui coule. Puis tout se
tut et Perets remarqua Domarochinier qui dirigeait vers lui un regard s¹v¸re
et accusateur.
     - Qu'est-ce qu'il dit? demanda Perets. Je n'ai rien compris.
     - Ce  n'est pas ¹tonnant,  fit Domarochinier  d'une voix glaciale. Vous
avez pris un appareil qui n'est pas le vÄtre. (Il baissa les yeux, inscrivit
quelque chose sur son bloc-notes et poursuivit :) C'est, entre autres choses
une violation des r¸gles absolument inadmissible Je vous demande de poser ce
t¹l¹phone et de partir. Sinon j'appellerai les officiels.
     -  Bon,  dit  Perets, je m'en vais. Mais oÉ est mon  appareil? Celui-ci
n'est pas le mien. Soit. Mais alors oÉ est le mien?
     Domarochinier ne  r¹pondit pas. Ses yeux  se ferm¸rent  ° nouveau et il
colla le r¹cepteur ° son oreille. Perets entendit un coassement.
     - Je vous demande oÉ est mon appareil, cria Perets.
     Maintenant, il  n'entendait plus  rien.  Il y  eut un bruissement,  des
craquements, puis retentirent  les signaux de fin  de communication.  Perets
rejeta alors le combin¹ et  courut dans le couloir. Il ouvrit les portes des
bureaux,  et partout vit  des employ¹s connus  ou inconnus. Certains ¹taient
assis ou  debout, fig¹s dans  l'immobilit¹ la plus compl¸te,  pareils °  des
figures de cire aux yeux de verre ; d'autres couraient d'un coin ° un autre,
enjambant le fil du t¹l¹phone qu'ils tra¾naient  apr¸s eux ; d'autres encore
¹crivaient fi¹vreusement sur de gros cahiers, sur des bouts de papier,  dans
les  marges des journaux.  Et chacun collait  ¹troitement  le  combin¹ ° son
oreille, comme s'il craignait de perdre le moindre mot. Il  n'y avait pas de
t¹l¹phone  libre. Perets tenta  de  prendre  celui d'un employ¹ fig¹ dans sa
transe,  un  jeune  gars  en combinaison  de travail, mais  celui-ci  revint
aussitÄt  °  la vie,  se  mit °  glapir  et ° ruer, tandis  que  les  autres
poussaient des "Chut!", agitaient les  bras, et  quelqu'un  cria  d'une voix
hyst¹rique : "C'est un scandale! Appelez la garde!"
     - OÉ est  mon appareil? criait  Perets. Je suis un  homme comme vous et
j'ai le droit de savoir! Laissez-moi ¹couter! Donnez-moi mon appareil!
     On le poussa dehors et la porte  fut referm¹e ° clef  derri¸re  lui. Il
gagna le dernier ¹tage  et l°, ° l'entr¹e du grenier, pr¸s  de la machinerie
de l'ascenseur  qui  ne  marchait jamais, se trouvaient, assis °  une petite
table, deux m¹caniciens de service qui jouaient au morpion. Haletant, Perets
s'adossa au  mur. Les m¹caniciens  le regard¸rent, lui adress¸rent  un vague
sourire et se pench¸rent derechef sur leur feuille de papier.
     - Vous non plus, vous n'avez pas d'appareil? demanda Perets.
     -  Si,  r¹pondit l'un d'eux. Pourquoi  est-ce qu'on n'en aurait pas? On
n'en est pas encore arriv¹ l°.
     - Et vous n'¹coutez pas?
     - On n'entend rien, donc il n'y a pas ° ¹couter.
     - Et pourquoi on n'entend rien?
     - On a coup¹ le fil.
     Perets s'essuya le visage et le cou avec son mouchoir froiss¹, attendit
que l'un des deux m¹caniciens ait gagn¹ et redescendit. Les couloirs ¹taient
devenus  bruyants.  Les  portes  s'ouvraient,  les  employ¹s sortaient  pour
griller  une  cigarette.  On entendait un  bourdonnement  de  voix  anim¹es,
excit¹es, boulevers¹es.
     "Je vous le garantis, c'est  les  Esquimaux qui  ont invent¹  l'eskimo.
Quoi? Mais enfin, je l'ai simplement lu dans un livre... Vous n'entendez pas
la consonance? Es-qui-mau. Es-ki-mo. Quoi?"
     "Je l'ai vu dans le catalogue Yvert :  cent cinquante mille francs.  Et
c'¹tait en 56. Vous vous rendez compte, ce qu'il peut valoir maintenant?"
     "DrÄles  de cigarettes. Il para¾t que maintenant ils ne mettent plus du
tout de tabac  dans les cigarettes,  mais qu'ils prennent un papier sp¹cial,
qu'ils le hachent et qu'ils l'impr¸gnent de nicotine..."
     "Les tomates donnent aussi le cancer. Les tomates, la pipe, les  oeufs,
les gants de soie..."
     "Comment avez-vous dormi? Moi, je n'ai pas pu fermer l'oeil de  la mit.
C'est ce mouton qui n'arrºte pas de faire du fracas. Vous entendez? Et c'est
comme ·a toute lu nuit... Bonjour, Perets! Il para¾t que vous ¹tiez parti...
C'est bien d'ºtre rest¹..."
     "On a fini par trouver le voleur, vous vous souvenez, toutes ces choses
qui disparaissaient? Eh bien! c'¹tait le  discobole du  parc, vous savez, la
statue pr¸s de la fontaine. Il a encore des graffiti sur la jambe..."
     "Pertchik,  sois  un  fr¸re,  prºte-moi  cinq  sacs  jusqu'°  la  paye,
c'est-°-dire jusqu'° demain..."
     "Et il ne lui faisait pas  la cour. C'est  elle qui s'est jet¹ sur lui.
En  pr¹sence du mari. Vous ne le croyez pas, mais je l'ai vu de  mes propres
yeux...
     Perets regagna son  bureau,  dit  bonjour  °  Kim et  se lava.  Kim  ne
travaillait pas. II ¹tait assis,  les mains tranquillement pos¹es ° plat sur
la table, et  il regardait le carrelage de fa¿ence du mur. Perets  enleva la
housse de la "mercedes", brancha la machine, se tourna vers Kim et attendit.
     - Pas moyen de travailler aujourd'hui, dit Kim. Il y a un zouave qui se
prom¸ne pour  tout r¹parer. Je reste  assis  et  je  ne sais pas  quoi faire
maintenant.
     Perets aper·ut alors une note sur son bureau :
     "Perets. Nous  portons  ° votre  connaissance  que  votre  t¹l¹phone se
trouve dans la pi¸ce 771." Signature illisible. Perets soupira.
     -  Tu  n'as pas °  pousser de soupir,  dit  Kim. Il  fallait arriver au
travail ° l'heure.
     - Je ne savais pas, dit Perets. Je comptais partir aujourd'hui.
     - Excuse, fit s¸chement Kim.
     - De toute fa·on, j'ai pu un peu ¹couter. Et tu sais, Kim, je n'ai rien
compris. Pourquoi?
     - Un peu ¹cout¹! Tu es un imb¹cile.  Un idiot. Tu  as laiss¹ passer une
telle occasion que je n'ai mºme plus envie de parler avec toi. Il va falloir
maintenant te pr¹senter au Directeur. Par pure bont¹.
     - Pr¹sente-moi, dit  Perets.  Tu sais, parfois j'avais  l'impression de
saisir quelque chose, des fragments  de pens¹e, tr¸s int¹ressants, je crois,
mais maintenant que j'essaie de m'en souvenir - plus rien...
     - Et ° qui ¹tait le t¹l¹phone?
     - Je ne sais pas. C'¹tait dans la pi¸ce oÉ se trouve Domarochinier.
     -  Ah-Ah... C'est vrai, elle est en train  d'accoucher... Il n'a pas de
chance,  Domarochinier.  Il prend une nouvelle  collaboratrice, il travaille
six mois  avec elle - et  elle accouche... Oui, Pertchik, tu es tomb¹ sur un
t¹l¹phone de femme. De sorte que je ne  vois vraiment pas comment t'aider...
En  r¸gle g¹n¹rale,  personne  n'¹coute tout d'affil¹e, et les  femmes  font
certainement pareil. C'est  que le Directeur s'adresse ° tout le  monde ° la
fois, mais en mºme temps ° chacun en particulier. Tu comprends?
     - Je crains de...
     -  Moi, par exemple, je  recommande ce mode d'¹coute :  tu d¹roules  le
discours  du  Directeur sur  une  seule ligne, sans t'occuper  des signes de
ponctuation,  et tu  pioches  les mots  au hasard, comme  si  c'¹taient  des
dominos. Alors,  si les moiti¹s de domino correspondent, tu as un mot que tu
notes  sur une  feuille  s¹par¹e.  Si ·a  ne  correspond  pas,  le  mot  est
momentan¹ment  rejet¹, mais reste sur  la  ligne.  Il  y  a encore  quelques
subtilit¹s li¹es ° la fr¹quence des voyelles et des consonnes, mais c'est un
effet d'ordre secondaire. Tu comprends?
     -  Non,  dit Perets. C'est-°-dire  oui. Dommage, je ne connaissais  pas
cette m¹thode. Et qu'est-ce qu'il a dit aujourd'hui?
     - Ce n'est pas la seule m¹thode. Il y a par exemple celle de la spirale
° pas variable. C'est une m¹thode assez grossi¸re, mais  s'il  ne s'agit que
de probl¸mes d'¹conomie, elle est tr¸s pratique, parce que simple. Il y a la
m¹thode   de  Stevenson-Zaday,   mais  elle   n¹cessite   des  appareillages
¹lectroniques... De sorte que la meilleure est peut-ºtre celle  des dominos,
et dans les cas particuliers d'un lexique restreint et sp¹cialis¹,  celle de
la spirale.
     - Merci, dit Perets. Mais de quoi a parl¹ aujourd'hui le Directeur?
     - Que veut dire "de quoi"?
     - Comment? Mais... de quoi? Qu'est-ce qu'il... a dit?
     - A qui?
     - A qui? Mais ° toi, par exemple.
     -  Malheureusement, je ne  peux  pas te le raconter. C'est  un mat¹riel
secret, et apr¸s tout, Perets, tu es  un employ¹ surnum¹raire  Ne  te  f²che
donc pas.
     - Je  ne me f²che pas, je voulais simplement savoir... Il a dit quelque
chose sur la forºt, sur la libert¹ de la volont¹...  Il y a longtemps que je
jette des  cailloux dans le ravin, mais  comme ·a,  sans  but,  et il a  dit
quelque chose l°-dessus aussi.
     - Ne me parle pas de ·a, fit nerveusement  Kim. ×a ne me concerne  pas.
Et toi non plus d'ailleurs, puisque ce n'¹tait pas ton t¹l¹phone.
     - Attends un peu,  est-ce  qu'il  a dit  quelque chose  °  propos de la
forºt?
     Kim haussa les ¹paules.
     - Naturellement. Il ne parle jamais de rien d'autre. Raconte-moi plutÄt
ton d¹part.
     Perets s'ex¹cuta.
     - ×a te  sert  ° rien  de le battre  tout  le temps,  dit  Kim d'un air
pensif.
     - Je n'y peux rien. Je suis d'assez bonne force aux ¹checs, et ce n'est
qu'un amateur... Et puis il joue d'une mani¸re plutÄt bizarre...
     - Ce n'est pas  grave. A ta place j'y r¹fl¹chirais comme il faut. D'une
mani¸re g¹n¹rale tu m'inqui¸tes un peu depuis quelque temps.  On  ¹crit  des
d¹nonciations sur ton compte... Tu sais, demain je te m¹nagerai une entrevue
avec le Directeur. Va le voir et explique-toi franchement. Je pense qu'il te
laissera partir. Souligne bien que tu es un linguiste, un philologue, que tu
es  arriv¹ ici par hasard, mentionne, comme sans y faire attention,  que  tu
avais  tr¸s envie d'aller dans la  forºt, mais que tu as  maintenant  chang¹
d'avis parce que tu te consid¸res comme incomp¹tent.
     - Bon.
     Ils se turent un instant Perets s'imagina face ° face avec le Directeur
et  fut   saisi   de   panique.   La   m¹thode  des   dominos,   pensa-t-il.
Stevenson-Zaday.
     - Et surtout, n'aie pas peur de pleurer, dit Kim. Il aime ·a.
     Perets se leva d'un bond et se  mit ° marcher avec excitation ° travers
la pi¸ce.
     -  Seigneur,  fit-il. Savoir seulement ° quoi il ressemble.  Comment il
est.
     - Comment? Pas bien grand, plutÄt roux...
     - Domarochinier a dit que c'¹tait un v¹ritable g¹ant...
     - Domarochinier est un imb¹cile. Un vantard et un menteur. Le Directeur
est un  homme plutÄt  roux,  replet,  avec une  petite cicatrice sur la joue
droite. Il  marche  avec  les  pieds  un peu  en  dedans,  comme  un  marin.
D'ailleurs, c'est un ancien marin.
     - Mais  Touzik disait que c'¹tait un  grand sec  avec des cheveux longs
parce qu'il lui manque une oreille.
     - Qui c'est encore ce Touzik?
     - C'est un chauffeur, je t'en ai parl¹.
     -  Comment  le chauffeur  Touzik  peut-il  savoir  tout  cela?  Ecoute,
Pertchik, il ne faut pas ºtre aussi confiant.
     - Touzik dit qu'il a ¹t¹ son chauffeur et qu'il l'a vu plusieurs fois.
     - Et alors? Il ment  probablement. J'ai ¹t¹ son secr¹taire particulier,
et je ne l'ai pas vu une seule fois.
     - Qui?
     -  Le Directeur. J'ai ¹t¹ longtemps son secr¹taire avant de soutenir ma
th¸se.
     - Et tu ne l'as pas vu une seule fois?
     - Evidemment! Tu t'imagines que c'est si simple que ·a?
     - Attends un peu, comment sais-tu alors qu'il est roux, etc.?
     Kim secoua la tºte.
     -  Pertchik,  commen·a-t-il d'une voix  caressante. Mon petit. Personne
n'a jamais vu un atome  d'hydrog¸ne,  mais  tout  le monde sait qu'il a  une
enveloppe  d'¹lectrons aux caract¹ristiques d¹termin¹es  et un noyau qui  se
compose dans le cas le plus simple d'un proton.
     - C'est vrai, dit mollement Perets.
     Il se sentait fatigu¹.
     - Donc, je le verrai demain?
     - Pas encore, demande-moi quelque chose de moins difficile, dit Kim. Je
t'organiserai  une  rencontre,  ·a je te le garantis. Mais  ce que tu verras
l°-bas et qui, ·a je ne le  sais pas.  Et ce que tu entendras, je ne le sais
pas  non plus. Tu ne  me demandes pas si le Directeur te fera partir ou non,
et tu as raison de ne pas le faire. Je ne peux pas le savoir, non?
     - Mais ce sont tout de mºme des choses diff¹rentes, dit Perets.
     - C'est pareil, Pertchik, dit Kim. Je t'assure que c'est pareil.
     - J'ai l'air ¹videmment bien abruti, dit tristement Perets.
     - Un peu.
     - C'est simplement que j'ai mal dormi cette nuit.
     -  Non, tu manques  simplement de sens  pratique. Et au fait,  pourquoi
est-ce que tu as mal dormi?
     Perets  raconta. Et prit peur. Le  visage bienveillant  de Kim  s'¹tait
soudain  empli  de sang,  ses cheveux  h¹riss¹s. Il poussa  un  rugissement,
d¹crocha le combin¹, composa furieusement un num¹ro et vocif¹ra :
     -   Commandant?  Qu'est-ce  que   cela  signifie,  commandant?  Comment
avez-vous pu oser expulser Perets? Taisez-vous. Je  ne vous demande  pas  ce
qui ¹tait venu ° expiration. Je vous demande comment vous avez  os¹ expulser
Perets. Quoi? Taisez-vous! Quoi? Sottises, balivernes! Taisez-vous, je  vous
¹craserai! Vous et  votre Claude-Octave!  Avec moi vous  irez  nettoyer  les
chiottes! Vous partirez dans la forºt. En vingt-quatre heures,  en  soixante
minutes.  Quoi?  Oui... Oui...  Quoi?  Oui...  C'est  ·a. Dans  ce cas c'est
diff¹rent. Et le meilleur linge... ×a, c'est votre  affaire. Dans la  rue au
besoin... Quoi? Bien. D'accord. D'accord. Je vous remercie.  Excusez pour le
d¹rangement... Mais naturellement. Merci beaucoup. Au revoir.
     Il reposa le combin¹.
     - Tout est rentr¹  dans l'ordre. Malgr¹ tout, c'est un homme admirable.
Va te reposer. Tu habiteras dans son  appartement et il s'installera avec sa
famille dans  ton  ancienne chambre ; autrement, il ne  peut malheureusement
pas... Et ne discute pas, je t'en prie.  Ce n'est pas une affaire  entre toi
et moi, c'est lui-mºme qui a d¹cid¹. Va, va, c'est un ordre. Je t'appellerai
pour le Directeur.
     En titubant, Perets gagna la rue. Il resta quelques instants immobile °
cligner des yeux  sous le  soleil, puis  il prit la direction  du  parc pour
aller chercher sa valise. Il ne la trouva pas du premier coup, car la valise
¹tait  solidement  maintenue  par   la  main   de   pl²tre   musculeuse   du
voleur-discobole ° gauche  de la fontaine,  dont  la  hanche s'ornait  d'une
inscription  ind¹cente.  A  proprement  parler,  l'inscription  n'¹tait  pas
particuli¸rement ind¹cente. On avait ¹crit au crayon ° encre :
     "Fillettes, prenez garde ° la syphilis."


     Perets  p¹n¹tra  dans  la  salle d'attente  du  Directeur ° dix  heures
pr¹cises. Il y avait d¹j° une vingtaine de personnes qui faisaient la queue.
On  fit passer Perets en quatri¸me position.  Il prit place dans un fauteuil
entre B¹atrice Vakh, employ¹e au groupe d'Aide ° la population locale, et un
sombre collaborateur du groupe de la P¹n¹tration du g¹nie. A en juger par la
plaque qu'il portait  sur  la poitrine  et l'inscription  sur son masque  de
carton blanc, ce dernier devait ºtre appel¹ Brandskougel. La salle d'attente
¹tait peinte en rose p²le. Sur un mur ¹tait  plac¹e une pancarte "D¹fense de
fumer,  de jeter des ordures, de  faire du  bruit", sur un  autre,  un grand
tableau  qui repr¹sentait l'exploit du traverseur de la forºt Selivan : sous
les   yeux  de  ses  camarades   stup¹fi¹s,  Selivan,  les  bras  lev¹s,  se
transformait  en  arbre  sauteur. Les  rideaux  roses des  fenºtres  ¹taient
soigneusement  tir¹s et au plafond brillait un lustre  gigantesque. Outre la
porte d'entr¹e sur laquelle on pouvait lire "Sortie", la pi¸ce poss¹dait une
autre porte, immense, revºtue de cuir jaune, qui portait l'inscription "Sans
issue". Ex¹cut¹e ° la  peinture phosphorescente,  l'inscription se d¹tachait
comme  un sinistre avertissement. En  dessous  se  trouvait le  bureau de la
secr¹taire, garni  de quatre t¹l¹phones de  couleur  diff¹rente et d'une  ma
Aine ° ¹crire ¹lectrique. La secr¹taire,  une femme repl¸te d'un certain ²ge
portant lorgnon, ¹tudiait d'un air distant un "Manuel de physique atomique".
Les visiteurs  parlaient  ° voix basse.  Beaucoup ne  pouvaient cacher  leur
nervosit¹  et  feuilletaient  f¹brilement  de  vieux  illustr¹s.  Tout  ceci
¹voquait  furieusement la file d'attente chez  un dentiste, et Perets fut  °
nouveau agit¹  d'un  frisson d¹sagr¹able, d'un tremblement de  m²choires, et
saisi du d¹sir de partir n'importe oÉ sans plus attendre.
     -  Ils ne sont mºme pas paresseux,  disait B¹atrice Vakh,  son charmant
visage tourn¹ dans la direction de Perets. Mais ils ne peuvent pas supporter
un  travail syst¹matique.  Comment expliquez-vous, par exemple, l'incroyable
l¹g¸ret¹ avec laquelle ils abandonnent les endroits oÉ ils ont v¹cu?
     - C'est ° moi que vous parlez? demanda timidement Perets.
     Il  n'avait aucune  id¹e de  la mani¸re  d'expliquer  cette  incroyable
l¹g¸ret¹.
     - Non. Je parlais ° "Mon cher" Brandskougel.
     "Mon cher" Brandskougel remit en  place le  pan  gauche de sa moustache
qui se d¹collait et marmonna cordialement :
     - Je ne sais pas.
     - Et nous ne le savons pas non plus, fit  am¸rement B¹atrice. Il suffit
que nos ¹quipes  s'approchent du village pour  qu'ils partent en abandonnant
leur  maison et tous leurs biens. On dirait que nous ne les int¹ressons pas.
Ils n'attendent absolument rien de nous. Qu'est-ce que vous en pensez?
     Mon cher Brandskougel  resta quelques  instants silencieux, comme  s'il
r¹fl¹chissait  °  la  question,  observant B¹atrice  ° travers les  ¹tranges
meurtri¸res cruciformes de  son masque. Puis il r¹pondit sur le mºme ton que
pr¹c¹demment :
     - Je ne sais pas.
     -  C'est vraiment  dommage, poursuivit B¹atrice, que notre groupe ne se
compose que de femmes. Je  sais  bien qu'il y a une raison profonde, mais il
manque  souvent  la  fermet¹,  l'²pret¹,  je  dirais presque  la  motivation
masculine. Les femmes ont malheureusement tendance ° se disperser, vous avez
dË le remarquer.
     - Je ne sais pas, dit Brandskougel.
     Sa moustache se d¹tacha soudain et tomba gracieusement jusqu'au sol. Il
la  ramassa, l'examina  attentivement en  soulevant un coin  de  son masque,
cracha prestement dessus et la remit en place.
     Une clochette tinta  m¹lodieusement  sur le  bureau  de la  secr¹taire.
Celle-ci  posa son manuel, consulta une liste  en  retenant avec affectation
son lorgnon et annon·a :
     - Professeur Kakadou, c'est ° vous.
     Le professeur Kakadou l²cha sa  revue illustr¹e, se  leva d'un bond, se
rassit,  regarda autour de lui en blºmissant, puis se mordit la l¸vre et, le
visage d¹fait,  s'arracha ° son  fauteuil et  disparut derri¸re la porte qui
portait  l'inscription  "Sans  issue".  Un  silence  morbide  r¹gna  pendant
quelques secondes  dans  la salle d'attente.  Puis les bruits  de voix et de
feuilles froiss¹es reprirent.
     -  Nous  n'arrivons pas, disait  B¹atrice, °  trouver  le moyen de  les
int¹resser,  de les captiver.  Nous  leur  avons construit  des  habitations
confortables  sur  pilotis.  Ils  les  bourrent de  tourbe et y mettent  des
esp¸ces  d'insectes.  Nous  avons  essay¹  de  leur  proposer  de  la  bonne
nourriture au  lieu  de la salet¹ aigre qu'ils  mangent. En pure perte. Nous
avons essay¹ de les vºtir de mani¸re humaine. Un est mort, deux  autres sont
tomb¹s  malades. Mais  nous  continuons  nos  exp¹riences.  Hier nous  avons
r¹pandu dans la forºt un  plein camion de miroirs  et de boutons dor¹s... Le
cin¹ma ne les  int¹resse  pas,  pas  plus  que  la  musique.  Les  cr¹ations
immortelles  ne  provoquent  chez eux qu'une sorte de ricanement...  Non, il
faut commencer par les enfants. Je propose par exemple de leur enlever leurs
enfants et d'organiser des ¹coles sp¹ciales. Malheureusement,  cela implique
des difficult¹s d'ordre technique  :  on ne peut pas  les prendre  avec  des
mains  humaines, il faudrait  l° des  machines sp¹ciales... D'ailleurs, vous
savez tout cela aussi bien que moi.
     - Je ne sais pas, dit m¹lancoliquement "Mon cher" Brandskougel.
     La clochette tinta ° nouveau, et la secr¹taire dit:
     - B¹atrice, c'est  °  vous.  Je  vous en prie. B¹atrice  s'agita.  Elle
esquissa le geste de se pr¹cipiter vers la porte, mais s'interrompit et jeta
autour d'elle un regard  plein de d¹sarroi. Elle revint sur ses pas, regarda
sous le fauteuil en murmurant :
     "OÉ est-il?  OÉ?", promena ses yeux  immenses  sur la salle  d'attente,
saisit ses cheveux, cria d'une  voix forte : "Mais oÉ est-il?", puis attrapa
soudain Perets par sa  veste et le tira du  fauteuil  pour le jeter ° terre.
Sous  Perets se trouvait un  carton brun dont se saisit B¹atrice. Elle resta
quelques secondes les yeux ferm¹s, le visage  empli d'une  joie sans bornes,
serrant le carton contre sa poitrine, puis elle s'achemina lentement vers la
porte recouverte de cuir jaune et la referma  derri¸re elle. Dans un silence
de mort, Perets se releva et, s'effor·ant de ne regarder personne, ¹pousseta
son pantalon. Au  demeurant,  personne ne lui prºtait  attention :  tous les
regards ¹taient braqu¹s sur la porte jaune.
     "Que vais-je lui dire?  se demanda Perets.  Je  lui  dirai que je  suis
philologue et que je ne peux pas  ºtre utile ° l'Administration, laissez-moi
partir, je m'en irai et jamais  plus je ne reviendrai,  je  vous en donne ma
parole. Mais  pourquoi ºtes-vous  venu  ici? Je  me suis  toujours  beaucoup
int¹ress¹ ° la forºt, mais on ne veut pas me laisser aller dans la forºt. En
fait j'ai abouti ici tout ° fait par hasard, puisque je suis philologue. Les
philologues,  les  litt¹rateurs,  les  philosophes  n'ont  rien  °  faire  °
l'Administration. C'est pour ·a qu'on a raison de  ne pas me laisser partir,
je le reconnais, je suis d'accord... Je ne peux ºtre  ni ° l'Administration,
oÉ l'on d¹f¸que sur la forºt, ni dans la forºt,  oÉ l'on ramasse les enfants
avec des machines. Il  faudrait  que  je m'en  aille  et que  je m'occupe de
quelque  chose de plus  simple. Je sais, on m'aime ici, mais on m'aime comme
un  enfant aime  ses jouets. Je suis ici pour amuser  les gens, je  ne  peux
apprendre ° personne  ce que je sais... Non, je ne peux ¹videmment  pas dire
·a. Il faut verser une larme, mais  oÉ vais-je la  trouver, cette  larme? Je
casserai  tout chez  lui si seulement il essaie de m'empºcher de  partir. Je
casserai tout et je m'en irai ° pied."
     Perets se vit marchant sur la route poussi¹reuse sous un soleil de feu,
kilom¸tre apr¸s  kilom¸tre, tandis que  la valise se  fait  de plus en  plus
lourde et de  plus  en  plus  ind¹pendante  de sa  volont¹.  Et  chaque  pas
l'¹loigne toujours plus de la  forºt,  de son rºve, de son angoisse  qui est
depuis longtemps le sens de sa vie...
     "On  dirait  qu'il y a  un bout de temps que personne  n'a  ¹t¹ appel¹,
pensa-t-il. Apparemment, le Directeur a dË ºtre tr¸s int¹ress¹ par le projet
de  ramassage des  enfants.  Mais  pourquoi est-ce que personne  ne sort  du
bureau? Il doit y avoir une autre issue."
     - Excusez-moi, s'il vous pla¾t, dit-il en se  tournant vers "Mon  cher"
Brandskougel, quelle heure est-il?
     "Mon  cher"  Brandskougel  consulta sa  montre-bracelet,  r¹fl¹chit  un
instant et dit :
     - Je ne sais pas.
     Perets se pencha vers son oreille et murmura :
     - Je ne  le  dirai  ° personne.  A per-sonne.  "Mon  cher" Brandskougel
h¹sita.  Il  promena des doigts  ind¹cis  sur la plaquette de plastique  qui
portait son  nom,  jeta  un  regard  °  la d¹rob¹e  autour  de  lui,  b²illa
nerveusement, regarda °  nouveau  autour de  lui et  chuchota  en maintenant
fermement son masque contre sa figure :
     - Je ne sais pas.
     Puis  il se leva  et s'empressa  de rejoindre un autre coin de la salle
d'attente.
     La secr¹taire dit :
     - Perets, c'est votre tour.
     - Mon tour? s'¹tonna Perets. J'¹tais quatri¸me.
     La secr¹taire haussa la voix.
     - Employ¹ surnum¹raire Perets, c'est votre tour!
     - Il raisonne..., grommela quelqu'un.
     - Ces types-l°, il faut les  chasser...  Avec  un  balai brËlant! dit °
voix haute quelqu'un sur la droite.
     Perets se leva. Il avait les  jambes en coton. Il porta stupidement les
mains ° ses flancs. La secr¹taire le regardait fixement.
     Des voix s'¹lev¸rent dans la salle d'attente :
     - Il fait le d¹goËt¹.
     - ×a a beau faire le malin...
     - Et nous avons support¹ ·a!
     - Excusez, vous l'avez support¹.  Moi, c'est la premi¸re fois que je le
vois.
     - Et moi, je vous signale que ce n'est pas la vingti¸me.
     La secr¹taire ¹leva la voix :
     - Doucement! Gardez le silence! Et ne jetez  rien par terre.  Oui, vous
l°-bas... Oui, oui, c'est  ° vous que  je parle. Alors, employ¹ Perets, vous
allez entrer? Ou vous voulez que j'appelle les gardes?
     - Oui, dit Perets. Oui, j'y vais.
     La derni¸re personne  qu'il vit avant de quitter la salle d'attente fut
"Mon  cher" Brandskougel,  barricad¹ dans un coin derri¸re  son fauteuil, le
visage crisp¹, accroupi une main dans la poche arri¸re de son pantalon. Puis
il vit le Directeur.
     Le Directeur ¹tait un bel  homme ¹lanc¹  d'une trentaine d'ann¹es, vºtu
d'un costume  coËteux qui tombait admirablement. Il ¹tait debout pr¸s de  la
fenºtre ouverte  et distribuait  des  miettes  de pain  aux  pigeons  qui se
pressaient sur l'appui. Le  bureau ¹tait absolument vide  : il n'y avait pas
une chaise, pas mºme de table. Seule une copie en r¹duction de "L'exploit du
traverseur de la forºt Selivan" ¹tait accroch¹e au mur oppos¹ ° la fenºtre.
     - Employ¹ surnum¹raire de  l'Administration Perets? pronon·a d'une voix
claire et sonore  le Directeur en tournant vers Perets  le visage frais d'un
sportif.
     - Mmm... oui... Je... bafouilla Perets.
     - Enchant¹, enchant¹ Nous  pouvons enfin faire  connaissance.  Bonjour.
Mon nom est Ah. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Nous serons amis.
     Perets s'inclina, intimid¹, et serra la main qu'on lui tendait. La main
¹tait s¸che et ferme.
     - Comme vous voyez,  je donne °  manger aux pigeons. Curieux oiseau. On
sent  qu'il renferme des possibilit¹s immenses.  Qu'en pensez-vous, monsieur
Perets?
     Perets se troubla, car il ne pouvait pas supporter les pigeons. Mais le
visage du  Directeur  exprimait une  telle cordialit¹, un tel  int¹rºt,  une
telle attente anxieuse d'une r¹ponse que Perets se reprit et mentit :
     - J'aime beaucoup, monsieur Ah.
     - Vous les aimez rÄtis? Ou ° l'¹touff¹e? Moi par exemple je les aime en
croËte. Un pigeon en  croËte avec un verre de bon vin demi-sec - que peut-il
y avoir de mieux? Qu'en pensez-vous?
     Et  le  visage  de M.  Ah  refl¹ta °  nouveau  un  tr¸s  vif int¹rºt et
l'attente anxieuse de la r¹ponse.
     - Etonnant, dit Perets. Il avait r¹solu de se r¹signer ° tout et d'ºtre
d'accord sur tout.
     -  Et  la  "Colombe" de Picasso,  reprit M.  Ah.  Je  me  le rem¹more °
l'instant... "Sans  manger,  sans  boire,  et sans  embrasser, les  instants
passent  sans qu'on puisse  les rattraper..." Comme cela  exprime bien cette
id¹e de notre incapacit¹ ° saisir et mat¹rialiser la beaut¹!
     - De tr¸s beaux vers, acquies·a passivement Perets.
     -  La  premi¸re  fois  que  j'ai vu  la  "Colombe", j'ai  pens¹,  comme
probablement beaucoup d'autres, que le dessin ¹tait faux, ou en tout cas peu
naturel.  Mais ensuite, j'ai ¹t¹ amen¹ par  mes fonctions ° m'int¹resser aux
pigeons et je me suis soudain aper·u  que  Picasso, ce  faiseur de miracles,
avait  saisi l'instant pr¹cis  oÉ le  pigeon  replie  ses ailes avant de  se
poser. Ses pattes touchent d¹j° la terre, mais lui est encore dans l'air, en
vol. L'instant oÉ le mouvement devient immobilit¹, le vol repos.
     - Il y a chez Picasso des tableaux ¹tranges, que  je ne  comprends pas,
dit Perets, montrant l° son ind¹pendance d'esprit.
     -  Oh,  c'est  simplement  que  vous  ne les avez  pas  regard¹s  assez
longtemps. Pour comprendre la vraie peinture, il ne  suffit pas d'aller deux
ou trois fois  dans l'ann¹e  au mus¹e. Il faut  regarder les tableaux durant
des heures. Aussi souvent que  possible. Et uniquement les originaux. Pas de
reproductions.  Pas de  copies. Regardez par exemple ce tableau. Je vois sur
votre visage ce que vous en pensez. Et vous avez raison : c'est une mauvaise
copie. Mais si vous aviez l'occasion  de faire connaissance avec l'original,
vous comprendriez l'id¹e de l'artiste.
     - Et en quoi consiste-t-elle?
     -  Je  vais essayer de vous  expliquer,  proposa  avec empressement  le
Directeur. Que voyez-vous sur ce tableau?  Formellement, c'est quelque chose
moiti¹-homme moiti¹-arbre. Le tableau est  statique. On  ne voit pas, on  ne
saisit pas le passage d'une  substance ° une autre. Il manque  au tableau le
principal  -  la  direction  du  temps. Mais  si vous  aviez la  possibilit¹
d'¹tudier l'original, vous comprendriez que  l'artiste  est  parvenu ° faire
entrer  dans la repr¹sentation un sens symbolique profond, qu'il a reproduit
non pas un  homme-arbre, ni mºme la transformation de l'homme en arbre, mais
pr¹cis¹ment et uniquement la transformation de l'arbre en homme. L'artiste a
utilis¹  l'id¹e  contenue  dans  une  vieille  l¹gende  pour repr¹senter  la
naissance d'une nouvelle individualit¹. Le nouveau qui sort de  l'ancien. La
vie de la  mort. La raison de la mati¸re stagnante.  La copie est absolument
statique et tout ce qui y est repr¹sent¹ existe en dehors du cours du temps.
Mais l'original renferme le temps-mouvement! Le vecteur! La fl¸che du temps,
comme dirait Eddington!
     - Et oÉ donc est l'original? demanda poliment Perets.
     Le Directeur eut un sourire.
     - L'original, naturellement, a ¹t¹ d¹truit  en  tant qu'objet d'art  ne
permettant pas une  double interpr¹tation. La premi¸re et la  deuxi¸me copie
ont ¹galement ¹t¹ d¹truites par mesure de pr¹caution.
     M. Ah revint ° la fenºtre et chassa  du coude un pigeon qui se trouvait
sur l'appui.
     -  Bien.  Nous  avons  parl¹  des  pigeons,  pronon·a-t-il  d'une  voix
nouvelle, en quelque sorte officielle. Votre nom?
     - Quoi?
     - Nom. Votre nom.
     - Pe... Perets.
     - Ann¹e de naissance?
     - Trente...
     - Pr¹cis¹ment!
     - Mille neuf cent trente. Cinq mars.
     - Que faites-vous ici?
     -   Employ¹   surnum¹raire.   Rattach¹  au  groupe   de  la  Protection
scientifique.
     -  Je vous demande : que faites-vous ici?  dit le Directeur en tournant
vers Perets un regard aveugle.
     - Je... je ne sais pas. Je veux m'en aller.
     - Votre opinion sur la forºt. Bri¸vement.
     - La forºt, c'est... J'ai toujours... Je... J'en ai peur et je l'aime.
     - Votre opinion sur l'Administration?
     - Il y a beaucoup de personnes estimables, mais...
     - ×a suffit.
     Le  Directeur s'approcha  de  Perets, le prit par  les  ¹paules et,  le
regardant droit dans les yeux, dit :
     - Ecoute, ami, laisse! Partie ° trois? On  appelle la secr¹taire, tu as
vu  le  morceau?  C'est  pas une  femme, c'est  les soixante-neuf  positions
r¹unies! "Ouvrons, enfants,  le Jeroboam de r¹serve!...", chanta-t-il  d'une
voix lourde.  Hein? On l'ouvre? Laisse, j'aime pas. Compris? Qu'estce que tu
en dis?
     Il  sentait  soudain  l'alcool  et  le  saucisson  °  l'ail,  ses  yeux
louchaient vers la racine du nez.
     - On appelle l'ing¹nieur, Brandskougel, "Mon cher" ° moi, continua-t-il
en  pressant Perets contre sa poitrine.  Il conna¾t  de ces histoires... pas
besoin de hors-d'oeuvre... On y va?
     - Evidemment, on peut, dit Perets, mais c'est que je...
     - Que tu quoi?
     - Monsieur Ah, je...
     - Laisse! Pas de monsieur avec moi! Kamarade! Compris?
     - Kamarade Ah, je suis venu vous demander...
     - Dem-m-an-an-de! Je ne te  refuserai rien! Tu veux de l'argent? Tiens,
en voil°. Il y a quelqu'un qui ne te pla¾t pas? Dis-le, on verra ·a! Alors?
     -  N-non, je veux simplement m'en aller.  Je n'arrive pas °  partir, je
suis arriv¹ ici par hasard. Donnez-moi l'autorisation de partir. Personne ne
veut m'aider, et je vous le demande ° vous, en tant que Directeur...
     Ah lib¹ra Perets, arrangea sa cravate et sourit s¸chement.
     - Vous  faites erreur, Perets. Je ne  suis pas le Directeur. Je suis le
d¹l¹gu¹ du Directeur pour les affaires du personnel. Excusez-moi, je vous ai
quelque peu retenu. Par ici, s'il vous pla¾t. Le Directeur va vous recevoir.
     Il ouvrit devant Perets  une petite  porte  basse tout au fond  de  son
bureau nu et fit un  geste d'invite de la main. Perets toussota, lui adressa
un signe de tºte  r¹serv¹ et se baissa pour p¹n¹trer dans la pi¸ce suivante.
Ce  faisant,  il  eut   l'impression   de  recevoir  une  l¹g¸re  tape   sur
l'arri¸re-train.  Au  reste,  il  ¹tait  probable  que  ce,  n'¹tait  qu'une
impression - ° moins que M. Ab ne se soit un peu trop  press¹  de claquer la
porte.
     La pi¸ce dans laquelle  il se  retrouva ¹tait une copie conforme  de la
salle d'attente, la secr¹taire elle-mºme ¹tait l'exacte copie de la premi¸re
secr¹taire,  mais elle lisait un livre intitul¹ "Sublimation du  g¹nie". Les
fauteuils  ¹taient  ¹galement  occup¹s  par  des visiteurs  p²les  munis  de
journaux  et  de revues.  L° aussi  il  y avait le  professeur  Kakadou  qui
souffrait  cruellement  de  d¹mangeaisons nerveuses  et  B¹atrice  Vakh, son
carton brun sur  les genoux. Tous les autres visiteurs, il est vrai, ¹taient
des  inconnus et  sous une copie de  "L'exploit du traverseur  de  la  forºt
Selivan" s'allumait  et s'¹teignait r¹guli¸rement une brutale  injonction  :
"SILENCE!"   Et    en   effet   personne   ne   parlait.   Perets    s'assit
pr¹cautionneusement tout au bord d'un fauteuil. B¹atrice Vakh lui adressa un
sourire un peu crisp¹ mais dans l'ensemble amical.
     Au  bout d'une  minute  de  silence  tendu,  une  clochette  tinta.  La
secr¹taire posa son livre et dit :
     - R¹v¹rend Lucas, on vous demande.
     Le R¹v¹rend Lucas  faisait peur ° voir, et Perets se d¹tourna. Ce n'est
rien, pensa-t-il  en fermant  les yeux. Je tiendrai. Il  se souvint de cette
pluvieuse soir¹e  d'automne oÉ on avait apport¹  dans l'appartement Esther -
Esther  qu'un  voyou ivre venait d'¹gorger  dans  l'entr¹e de la maison, les
voisins qui s'accrochaient ° lui  et les ¹clats de verre dans sa bouche - il
avait bris¹ le verre avec ses dents quand on  lui  avait apport¹ de l'eau...
Oui, pensat-il, le plus dur est pass¹...
     Son  attention fut r¹veill¹ par des bruits de grattements  r¹p¹t¹s.  Il
ouvrit les yeux et se retourna. Un fauteuil plus loin, le professeur Kakadou
se grattait furieusement les aisselles de ses deux mains. Comme un singe.
     -  A  votre  avis,  faut-i1 s¹parer les filles et  les gar·ons? murmura
d'une voix tremblante B¹atrice.
     - Je n'en sais rien, dit m¹chamment Perets. B¹atrice  Vakh continuait °
marmonner :
     - Une ¹ducation complexe a  ¹videmment  ses avantages, mais c'est l° un
cas particulier... Seigneur! s'exclama-t-elle d'une voix geignarde, il ne va
pas me chasser? OÉ pourrais-je aller? On m'a d¹j° chass¹e de partout ; il ne
me reste pas une paire  de souliers  convenables, tous mes bas ont  fil¹  et
cette esp¸ce de poudre qui ne tient pas.
     La secr¹taire posa la "Sublimation du g¹nie" et observa s¹v¸rement :
     - Ne vous ¹garez pas.
     B¹atrice Vakh se figea, terrifi¹e. La petite porte basse s'ouvrit et un
homme compl¸tement ras¹ se glissa dans la salle d'attente.
     - Est-ce qu'il y a un Perets ici? demanda-t-il d'une voix de stentor.
     - Je suis l°, dit Perets en se levant d'un bond.
     - Dehors avec vos affaires! La voiture  part  dans  dix minutes, allez,
hop!
     - La voiture pour oÉ? Pourquoi?
     - Vous ºtes Perets?
     - Oui...
     - Vous voulez partir, oui ou non?
     - Je voulais, mais...
     - Comme vous voudrez, rugit sur un  ton exc¹d¹ l'homme ras¹, j'ai  fait
mon travail, je vous l'ai dit.
     Il disparut et la porte se referma. Perets se rua sur ses pas.
     -  Arri¸re!  lui  cria  la  secr¹taire,  tandis  que   plusieurs  mains
agrippaient ses  vºtements. Perets  se d¹battit d¹sesp¹r¹ment et la veste se
d¹chira.
     - La voiture, dehors! g¹mit-il.
     - Vous ºtes fou! dit  la  secr¹taire,  furieuse.  OÉ voulez-vous  aller
comme ·a? Vous avez une porte l°, oÉ il y a ¹crit "Sortie".
     Des mains fermes guid¸rent Perets vers l'inscription "Sortie". Derri¸re
la  porte  se trouvait  une  grande  salle de forme polygonale dans laquelle
s'ouvrait une multitude de  portes. Perets se rua pour les  essayer les unes
apr¸s les autres.
     Un soleil  ¹clatant, des  murs blancs aseptiques, des  hommes en blouse
blanche.  Un dos nu, badigeonn¹ de teinture d'iode. Une  odeur de pharmacie.
Ce n'¹tait pas ·a.
     L'obscurit¹,  le  ronronnement d'un  projecteur  cin¹matographique. Sur
l'¹cran  quelqu'un qu'on  tire  en tous  sens  par les oreilles. Les visages
blancs  de spectateurs  qui  se  tournent, m¹contents. Une voix : "La porte!
Fermez la porte!" Encore pas ·a...
     Perets traversa la salle en glissant sur le parquet.
     Une  odeur de confiserie. Quelques personnes avec des cabas qui font la
queue. Derri¸re la  barri¸re de verre, des bouteilles de k¹fir ¹tincelantes,
des tartes et des g²teaux resplendissants.
     - Messieurs, cria Perets, oÉ est la sortie?
     - La sortie de quoi? demanda un vendeur grassouillet coiff¹ d'une toque
de cuisinier.
     - D'ici...
     - A la porte oÉ vous ºtes.
     - Ne l'¹coutez pas, dit un petit vieux en s'adressant au vendeur. C'est
juste un petit fut¹ qui  s'amuse ° retarder la  queue. Travaillez, ne faites
pas attention ° lui.
     - Mais je ne m'amuse pas, dit Perets. Ma voiture va partir...
     - Non,  ce n'est pas  lui,  dit  le  vieillard  ¹quitable.  L'autre, il
demande  toujours  oÉ  sont  les  toilettes.  OÉ  donc  est  votre  voiture,
disiez-vous, monsieur?
     - Dans la rue...
     - Dans quelle rue? demanda le vendeur. Il y a beaucoup de rues.
     -  ×a  m'est   ¹gal  dans  laquelle,  je  veux  simplement   sortir,  °
l'ext¹rieur!
     -  Non, dit le vieillard sagace, c'est bien lui. Il a seulement  chang¹
son r¹pertoire. Ne faites pas attention ° lui...
     Perets regarda d¹sesp¹r¹ment  autour de  lui,  revint  dans la salle et
poussa la porte ° cÄt¹. Elle ¹tait ferm¹e. Une voix m¹contente demanda :
     - Qui est l°?
     - Je dois sortir! cria Perets. OÉ est la sortie?
     - Attendez un instant.
     Il y eut un certain  remue-m¹nage derri¸re la porte, un clapotis d'eau,
des claquements de tiroirs qu'on renferme. La voix demanda :
     - Que voulez-vous?
     - Sortir! Je dois sortir!
     - Un instant.
     Une clef  grin·a et la  porte  s'ouvrit.  La pi¸ce  ¹tait  plong¹e dans
l'obscurit¹.
     - Entrez, dit la voix.
     Cela sentait  le r¹v¹lateur. Les  bras ¹tendus devant  lui,  Perets fit
quelques pas mal assur¹s.
     - Je n'y vois rien, dit-il.
     - Vous allez vous y faire, promit la voix. Avancez, ne restez pas comme
·a.
     Perets sentit qu'on le prenait par la manche pour le guider.
     - Signez ici, dit la voix.
     Un  crayon  fut  gliss¹  entre les  doigts  de Perets.  Il  distinguait
maintenant dans la p¹nombre la vague blancheur d'une feuille de papier.
     - Vous avez sign¹?
     - Non. Il faut signer quoi?
     -  N'ayez pas peur, ce  n'est pas  une condamnation  ° mort. Signez que
vous n'avez rien vu.
     Perets signa °  tout  hasard.  Il fut  ° nouveau  fermement pris par la
manche,  guid¹  ° travers quelques portes  tendues de  rideaux, puis la voix
demanda :
     - Vous ºtes nombreux?
     - Quatre, dit une voix qui semblait provenir de derri¸re la porte.
     - La file d'attente est form¹e? Je vais ouvrir la porte et faire sortir
quelqu'un.  Vous  passerez  un  par  un,   sans  parler  et  sans  faire  de
plaisanteries. C'est clair?
     - Compris. Ce n'est pas la premi¸re fois.
     - Personne n'a oubli¹ de vºtements?
     - Non, non. Faites sortir.
     La clef grin·a  °  nouveau. Perets fut presque aveugl¹  par la  lumi¸re
¹clatante,  puis  on  le  poussa  au-dehors.  Les  yeux  toujours ferm¹s, il
descendit quelques marches et comprit alors seulement qu'il se trouvait dans
la cour int¹rieure de l'Administration. Des voix m¹contentes cri¸rent :
     - Alors, Perets, d¹pºche-toi! Il va falloir attendre longtemps?
     Au milieu de la cour se  trouvait un camion rempli d'employ¹s du groupe
de la Protection scientifique. Au  volant, Kim faisait des signes furieux de
la main. Perets courut jusqu'au camion et  embarqua :  il fut tir¹, hiss¹ et
jet¹  au fond  de  la  caisse. AussitÄt  le moteur rugit,  le camion d¹marra
brutalement, quelqu'un marcha sur la main de Perets, quelqu'un s'¹croula sur
lui de tout son poids, tout le monde se mit  °  s'¹poumoner  et  °  rire aux
¹clats, et ils partirent.
     Perets alluma  une cigarette, s'assit sur sa valise et releva le col de
sa  veste. On lui  tendit  un  manteau dans lequel il  s'enveloppa  avec  un
sourire reconnaissant. Le camion roulait  de  plus en plus vite et, bien que
la journ¹e fËt  chaude, le  vent de la course  transper·ait  les  vºtements.
Perets fumait, la cigarette abrit¹e dans le  creux de sa main,  et regardait
autour  de  lui. "Je m'en vais, pensait-il, je m'en vais. C'est la  derni¸re
fois que je  te  vois,  mur. La derni¸re  fois  que je vous  vois, cottages.
Adieu, d¹charge,  j'ai laiss¹  mes caoutchoucs quelque part chez toi. Adieu,
mare, adieu, ¹checs, adieu, k¹fir. Comme on se sent l¹ger, vainqueur! Jamais
plus je ne  boirai de k¹fir. Jamais  plus  je  ne  m'installerai derri¸re un
¹chiquier..."
     Les employ¹s  qui s'entassaient  derri¸re  la cabine, se tenant les uns
aux  autres  et  se  prot¹geant  mutuellement  du vent,  parlaient de choses
abstraites.
     - C'est  math¹matique,  j'ai  fait le  calcul moi-mºme.  Si ·a continue
comme ·a,  dans  cent  ans il y aura dix employ¹s pour chaque m¸tre carr¹ de
territoire et la  masse globale  sera telle  que le rocher s'effondrera. Les
besoins en  moyens de  transport pour l'acheminement du ravitaillement et de
l'eau  seront  tels   qu'il  faudra   installer  un  pont  automobile  entre
l'Administration  et   le  Continent.  Les   camions  rouleront  °  quarante
kilom¸tres ° l'heure et ° un m¸tre d'intervalle, et  ils seront d¹charg¹s en
marche...  Non,  je  suis  absolument  certain  que la  direction pense  d¸s
maintenant ° r¹glementer l'afflux des nouveaux employ¹s. Rendez-vous compte,
c'est impossible,  le commandant de l'hÄtel  en  a  d¹j° sept, et bientÄt un
huiti¸me.  Et  tous  en  bonne sant¹.  Domarochinier pense qu'il  faut faire
quelque  chose  ° ce sujet. Non, pas obligatoirement la st¹rilisation, comme
il le propose...
     - Quelqu'un a pu en parler, mais pas Domarochinier.
     -  C'est bien pourquoi  je dis  que ce  ne sera  pas obligatoirement la
st¹rilisation...
     - Il para¾t que les cong¹s annuels seront port¹s ° six mois.
     Ils  pass¸rent devant  le parc, et  Perets se rendit compte tout ° coup
que le camion  ne  suivait pas la bonne route. Ils allaient bientÄt franchir
les portes, prendre la corniche et descendre en bas de la falaise.
     - Dites-moi, oÉ allons-nous? demanda-t-il,
     - Comment, oÉ? Toucher la paye.
     - On ne va pas sur le Continent?
     -  Sur le  Continent,  pour  quoi faire? Le  caissier  est ° la station
biologique.
     - Alors vous allez ° la station? Dans la forºt?
     -  Oui.  Ceux de la  Protection  scientifique sont pay¹s °  la  station
biologique.
     - Mais moi, alors? demanda Perets, d¹contenanc¹.
     - Tu  seras  pay¹ aussi.  Tu as droit ° une prime... Au fait, tous  les
questionnaires sont remplis?
     Les  employ¹s se mirent en devoir de tirer de leurs poches des feuilles
de papier imprim¹ de diverses couleurs et dimensions.
     - Et vous, Perets, vous avez rempli votre questionnaire?
     - Quel questionnaire?
     -    Comment,    quel    questionnaire?    Le     formulaire     num¹ro
quatre-vingt-quatre.
     - Je n'ai rien rempli, dit Perets.
     - Seigneur, vous vous rendez compte! Perets n'a pas de papiers!
     - Pas grave. Il a probablement un laissez-passer...
     - Je n'ai pas de laissez-passer, dit Perets. Absolument rien.  Juste ma
valise et le manteau, l°...  Je ne comptais  pas  aller  dans  la forºt,  je
voulais partir.
     - Et la visite m¹dicale? Les vaccinations?
     Perets secoua la tºte. Le camion roulait maintenant sur la corniche, et
Perets,  le  regard lointain,  consid¹rait la  forºt, ses strates poreuses °
l'horizon, son  bouillonnement d'orage  fig¹, la toile  d'araign¹e  de brume
poisseuse ° l'ombre de la falaise.
     - S'il y a ce genre de choses, ce n'est pas pour rien, dit quelqu'un.
     - Mais enfin, tout de mºme, il n'y a pas d'objectifs sur le chemin...
     - Et Domarochinier?
     - Quoi, Domarochinier, puisqu'il n'y a pas d'objectifs?
     - ×a, tu n'en sais rien. Et  personne n'en sait  rien. L'ann¹e derni¸re
Candide  est parti en h¹lico sans papiers ; c'¹tait un type  qui n'avait pas
froid aux yeux. Et maintenant, oÉ est-il?
     - Primo, ce n'¹tait pas l'ann¹e derni¸re, mais  bien avant. Secundo, il
est mort, et c'est tout. A son poste.
     - Oui? et tu as vu la note de service?
     - C'est vrai. Il n'y en a pas eu.
     - Alors il  n'y a mºme pas ° discuter. On l'a  mis dans  le  bunker  du
poste de contrÄle, et il y est encore. Il remplit des questionnaires...
     -   Comment  ·a  se  fait,  Pertchik,  que  tu  n'aies  pas  rempli  le
questionnaire? Tu as peut-ºtre quelque chose de pas tout ° fait clair...
     - Un instant,  messieurs! La question est s¹rieuse. Je propose que nous
examinions  le  cas de l'employ¹  Perets  dans les r¸gles, pour ainsi  dire,
d¹mocratiques. Qui sera le secr¹taire?
     - Domarochinier secr¹taire!
     -  Excellente  proposition.  Nous  choisissons  donc  comme  secr¹taire
d'honneur  notre  v¹n¹r¹  Domarochinier.  Je  vois   sur   les  visages  que
l'unanimit¹ est faite. Et qui sera le secr¹taire adjoint?
     - Vanderbild secr¹taire adjoint!
     -  Vanderbild?  Mon  dieu...   On   propose  d'¹lire  Vanderbild  comme
secr¹taire adjoint. Y a-t-il  d'autres  propositions? Qui est pour?  Contre?
Abstentions? Hmm... Deux abstentions. Pourquoi vous abstenez-vous?
     - Moi?
     - Oui, oui. Vous, pr¹cis¹ment.
     - Je  ne vois pas l'int¹rºt.  Pourquoi chercher ° sortir les  tripes  °
quelqu'un? ×a va d¹j° assez mal pour lui comme ·a.
     - D'accord. Et vous?
     - C'est pas tes oignons.
     - Comme vous voudrez... Secr¹taire adjoint, ¹crivez : deux abstentions.
Commen·ons.  Qui  veut prendre la parole  le  premier? Pas de candidats?  Je
commence donc. Employ¹  Perets, r¹pondez  °  la question suivante.  "Quelles
distances avons-nous  parcouru  dans l'intervalle  compris  entre les ann¹es
vingt-cinq et trente : a) ° pied, b) par voie de transport terrestre, c) par
voie  de  transport a¹rien?" Ne vous pressez pas, r¹fl¹chissez. Vous avez un
crayon et du papier.
     Perets prit docilement le crayon et le papier et chercha ° se souvenir.
Le camion ¹tait agit¹ par les cahots. Au d¹but, tout  le monde le regardait,
puis ils en eurent assez et quelqu'un grommela :
     -  Je n'ai pas peur de la  surpopulation. Vous avez vu tout le mat¹riel
qu'il  y a?  Dans le terrain vague derri¸re les ateliers, vous  avez vu?  Et
vous savez ce que c'est, comme mat¹riel? En r¹alit¹, il est dans des caisses
clou¹es, et  personne n'a le temps de les ouvrir pour voir. Et vous savez ce
que  j'ai vu avant-hier soir? Je m'¹tais arrºt¹ pour fumer une cigarette, et
tout °  coup j'entends  un  grand bruit. Je me  retourne et je vois la paroi
d'une caisse, une ¹norme, comme une maison, qui c¸de et qui s'ouvre comme un
portail  et il en  sort  une machine. Je ne  vais pas vous la d¹crire,  vous
comprenez  pourquoi.  Mais ce  spectacle...  Elle  est  rest¹e  l°  quelques
secondes,  elle a  sorti  un long tuyau  avec  au  bout une  sorte  de  truc
tournant,  comme pour inspecter tout autour,  puis elle est rentr¹e  dans la
caisse et le  couvercle  s'est referm¹. Je ne me sentais pas  ° l'aise et je
n'en  ai pas cru mes yeux.  Mais ce matin je me suis dit :  "Je vais tout de
mºme aller voir au " D "." J'y suis  all¹, et je me suis  senti tout glac¹ :
la caisse ¹tait tout ° fait normale, pas trace de fente, mais la paroi ¹tait
clou¹e  DE  L'INTERIEUR!  Avec   des  clous  brillants  qui  d¹passaient   °
l'ext¹rieur  d'un bon doigt. Alors je me dis : "Pourquoi  est-ce qu'elle est
sortie? Et  est-ce qu'elle est la seule? Peut-ºtre  que la  nuit elles  vont
toutes  comme   ·a...  inspecter.   Et   pendant  qu'on   se   pr¹occupe  de
surpeuplement, en attendant elles nous pr¹parent pour  un  de  ces jours une
nuit  de  la  Saint-Barth¹l¹my, et elles  jetteront  nos os du  haut  de  la
falaise.  Et peut-ºtre mºme pas des os, mais  de la bouillie d'ossements..."
Quoi?  Non  merci, mon cher, dis-le toi-mºme °  ceux  du  G¹nie, si tu veux.
Cette machine, je l'ai vue, mais comment savoir maintenant si on pouvait  ou
non la voir? Il n'y a pas de griffe sur les caisses...
     - Alors, Perets, vous ºtes prºt?
     - Non,  dit  Perets, je  n'arrive pas ° me souvenir.  C'¹tait  il  y  a
longtemps.
     - Etrange. Moi, par exemple,  je me souviens tr¸s  bien. Six mille sept
cent un kilom¸tres  par voie ferr¹e, soixante-dix mille cent cinquante-trois
kilom¸tres  par  air (dont  trois mille deux  cent quinze  pour  raisons  de
n¹cessit¹ personnelle), quinze mille sept kilom¸tres ° pied. Et je suis plus
vieux que vous. Etrange, ¹trange, Perets... Bon... Passons au point suivant.
Quels sont les jouets que vous pr¹f¹riez quand vous ¹tiez d'²ge pr¹scolaire?
     - Les  tanks m¹caniques, dit Perets  en  s'¹pongeant  le  front. Et les
automitrailleuses.
     - Ah! ah! Vous vous en souvenez! Et c'¹tait avant d'aller ° l'¹cole, en
des  temps,  disons, beaucoup  plus  recul¹s. Bien  que moins  responsables,
n'est-ce pas Perets? Oui. Donc, les tanks  et les automitrailleuses... Point
suivant. A quel ²ge avez-vous ressenti  une attirance pour une  femme, entre
parenth¸ses  - pour un homme?  L'expression  entre parenth¸ses concerne,  en
r¸gle g¹n¹rale, les femmes. Vous pouvez r¹pondre.
     - Il y a longtemps, dit Perets. ×a se passait il y a tr¸s longtemps.
     - Pr¹cis¹ment!
     - Et vous? demanda Perets. Vous d'abord, et ensuite moi.
     Le pr¹sident haussa les ¹paules.
     - Je n'ai rien ° cacher.  Cela  m'est  arriv¹ pour la  premi¸re fois  °
l'²ge  de neuf ans, un jour  oÉ on me  baignait avec  ma  cousine...  A vous
maintenant.
     - Je ne peux pas, dit Perets.  Je  ne d¹sire pas  r¹pondre °  de telles
questions.
     - Idiot, lui chuchota une  voix °  l'oreille. Invente quelque chose qui
fasse s¹rieux, et c'est tout. De quoi tu t'inqui¸tes? Qui va aller v¹rifier?
     - D'accord, dit Perets,  soumis. C'¹tait ° l'²ge de dix ans, le jour oÉ
on m'a baign¹ avec mon chien Mourka.
     -  Tr¸s bien! s'exclama  le  pr¹sident.  Et  maintenant,  ¹num¹rez  les
maladies des membres inf¹rieurs dont vous avez souffert.
     - Rhumatismes.
     - Et puis?
     - Claudication intermittente.
     - Tr¸s bien. Et encore?
     - Rhume, dit Perets.
     - Ce n'est pas une maladie des membres inf¹rieurs.
     - Je ne sais pas. Chez vous, peut-ºtre que non, mais chez moi c'est une
maladie des membres inf¹rieurs. J'avais  les  pieds tremp¹s,  et je  me suis
enrhum¹.
     - Admettons... Et ensuite?
     - ×a ne suffit pas?
     - Comme vous voudrez. Mais je vous pr¹viens : plus il  y en a, mieux ·a
vaut.
     - Gangr¸ne  spontan¹e, dit  Perets.  Suivie d'amputation. ×a a  ¹t¹  la
derni¸re maladie des membres inf¹rieurs dont j'ai eu ° souffrir.
     -   ×a   suffira,   maintenant.  Question   suivante.  Votre   position
philosophique, rapidement.
     - Mat¹rialisme, dit Perets.
     - Quel genre de mat¹rialisme, pr¹cis¹ment?
     - Emotionnel.
     - Je n'ai plus de questions ° poser. Et vous, messieurs?
     Il n'y  avait plus de questions. Les employ¹s somnolaient  ou parlaient
entre  eux, le dos  tourn¹ au pr¹sident.  Le camion roulait  maintenant plus
lentement.  Il commen·ait ° faire tr¸s chaud et de la forºt venait une odeur
humide, une odeur  puissante et d¹sagr¹able qui en temps normal ne parvenait
pas  jusqu'°  l'Administration.  Le  camion  roulait  moteur  coup¹  et l'on
entendait au loin, tout au loin, un faible gargouillis de tonnerre.
     - Je suis ¹tonn¹ quand je vous consid¸re, disait le secr¹taire  adjoint
qui avait  lui aussi tourn¹  le dos  au pr¹sident.  Il y a l°  une sorte  de
pessimisme  morbide. L'homme est par  nature optimiste,  d'une part. D'autre
part  et surtout,  vous  ne croyez tout de  mºme pas que le Directeur  pense
moins que vous ° toutes ces choses-l°? Ce serait ridicule. Dans  son dernier
discours,  le  Directeur,  s'adressant  ° moi,  a  ¹voqu¹  des  perspectives
grandioses. J'ai ¹t¹  tout bonnement transport¹ d'enthousiasme, je n'ai  pas
honte de le reconna¾tre. J'ai toujours ¹t¹ optimiste, mais le  tableau qu'il
a fait... Si vous voulez le savoir, tout va ºtre d¹moli, tous ces entrepÄts,
ces  cottages... Il  y  aura  des  b²timents d'une  splendeur aveuglante, en
mat¹riaux transparents et  semi-transparents, des stades, des piscines,  des
jardins  suspendus, des buvettes en cristal! Des  escaliers qui monteront  °
l'assaut du ciel! De belles femmes ° la taille flexible, ° la peau ¹lastique
et bronz¹e! Des  biblioth¸ques! Des  muscles!  Des  laboratoires!  Pleins de
soleil   et   de  lumi¸re!  Des  horaires   libres!  Des  automobiles,   des
hydroglisseurs, des dirigeables! Des r¹unions contradictoires, l'instruction
pendant le sommeil, le cin¹ma  en relief... Apr¸s leurs  heures  de travail,
les collaborateurs pourront aller  dans les biblioth¸ques, m¹diter, composer
des m¹lodies, jouer de la guitare et d'autres instruments, sculpter le bois,
se lire leurs vers!...
     - Et toi, qu'est-ce que tu feras?
     - De la sculpture sur bois.
     - Et quoi encore?
     - Ecrire des  vers. On  m'apprendra  °  ¹crire des vers, j'ai une bonne
¹criture.
     - Et moi, qu'est-ce que je ferai?
     -  Tout  ce  que tu  voudras, dit g¹n¹reusement le secr¹taire  adjoint.
Sculpter le bois, ¹crire des versCe que tu voudras.
     - Je ne veux pas sculpter le bois. Je suis math¹maticien.
     - Tant mieux pour toi! Alors tu pourras faire des math¹matiques jusqu'°
plus soif!
     - Je fais d¹j° des math¹matiques jusqu'° plus soif.
     - Maintenant tu  re·ois un salaire pour ·a. Idiot. Tu pourras sauter de
la tour ° parachute.
     - Pourquoi?
     - Comment, pourquoi? C'est int¹ressant...
     - M'int¹resse pas.
     -  Alors qu'est-ce que tu  veux  faire?  Il n'y a rien  d'autre que les
math¹matiques qui t'int¹resse?
     - Oui, rien d'autre peut-ºtre... Tu travailles toute la journ¹e,  et le
soir tu es si abruti que tu ne t'int¹resses plus ° rien d'autre.
     -  C'est simplement que tu as un esprit  born¹.  ×a fait rien, on te le
d¹veloppera. On te trouvera  des talents,  tu  te mettras °  composer  de la
musique, ou ° sculpter quelque chose...
     - Composer de la musique,  ce n'est pas le probl¸me. Mais  pour trouver
des auditeurs...
     - Moi, je t'¹couterai avec plaisir... Perets, voil°...
     - C'est seulement ce  que  tu  crois.  Tu ne m'¹couteras  pas. Et tu ne
composeras  pas de vers. Tu  donneras quelques  entailles  dans  ton bout de
bois, et puis tu iras aux putes. Ou bien tu te  saouleras. Je te conna¾s. Et
je connais tout le monde  ici. Vous vous tra¾nerez de la  buvette en cristal
au  buffet  en  diamant. Surtout si  l'horaire est  libre. Je n'ose mºme pas
penser ° ce qui se passerait si on vous donnai; la libert¹ d'horaire.
     - Tout homme  est  un  g¹nie  en quelque  chose, r¹pliqua le secr¹taire
adjoint. Il faut seulement trouver ce qu'il y a  de g¹nial en lui. Nous n'en
avons mºme pas l'id¹e, mais je suis peut-ºtre un g¹nie de la cuisine et toi,
mettons, un g¹nie de la  pharmacie, mais  ce ne  sont pas nos occupations et
nous montrons mal ce qu'il y a en nous. Le Directeur a dit qu'° l'avenir  il
y  aura des  sp¹cialistes  qui  s'occuperont  de  ·a, qu'ils  chercheront  °
d¹couvrir nos virtualit¹s cach¹es.
     -  Tu  sais, les virtualit¹s, ce n'est pas quelque chose de tr¸s clair.
Je ne dis  pas le contraire,  peut-ºtre qu'il  y a  r¹ellement  du  g¹nie en
chacun de nous. Mais que faire si ce g¹nie ne peut trouver ° s'appliquer que
dans  un pass¹  recul¹ ou un futur lointain,  alors que, dans le pr¹sent, il
n'est mºme pas consid¹r¹  comme  du g¹nie,  que tu l'aies manifest¹ ou  non?
C'est  bien, ¹videmment,  si  tu te  r¹v¸les  un g¹nie de la  cuisine.  Mais
comment  reconna¾trat-on que tu es un cocher de g¹nie, Perets un tailleur de
pointes  de silex de g¹nie, et  moi le g¹nial d¹couvreur  d'un  champ X dont
personne ne sait rien et qui ne sera connu que dans dix  ans... C'est alors,
comme disait le po¸te, que se tournera vers nous la face noire du loisir...
     - Eh, les gars, dit quelqu'un, on  a rien  pris ° bouffer avec nous. Le
temps d'arriver, de toucher l'argent...
     - Sto¿an s'en occupera.
     - Et comment, que  Sto¿an s'en occupera! Ils en sont aux rations,  chez
eux.
     - Et ma femme qui me donnait des sandwiches!...
     - Tant pis, on verra bien, on est d¹j° ° la barri¸re.
     Perets tendit le cou. Devant se dressait le mur jaune-vert de la forºt,
et  la  route  s'y  enfon·ait  comme un fil dans un tapis  persan. Le camion
d¹passa une pancarte de contre-plaqu¹ oÉ l'on Usait :
          "ATTENTION! RALENTISSEZ! PREPAREZ VOS PAPIERS!"
     On voyait d¹j° la barri¸re baiss¹e, l'abri-champignon ° cÄt¹, et plus °
droite, les  barbel¹s,  les protub¹rances blanches  des  isolateurs  et  les
treillis des  miradors avec leurs  projecteurs. Le  camion s'arrºta. Tout le
monde se mit °  regarder le garde qui, debout, les jambes crois¹es, un fusil
sous le  bras,  ¹tait  en  train  de  somnoler sous  l'abri-champignon.  Une
cigarette ¹teinte pendait ° sa l¸vre et tout autour de  lui le terrain ¹tait
jonch¹ de m¹gots. A cÄt¹  de la  barri¸re  se dressait un  poteau couvert de
pancartes :
          "ATTENTION, FORET"
     "PRESENTER SON LAISSEZ-PASSER OUVERT!"
     "DEFENSE DE CONTAMINER!"
     Le chauffeur  klaxonna discr¸tement.  Le garde ouvrit les yeux, jeta un
regard embrum¹ autour  de lui, puis quitta son abri et vint faire le tour de
la voiture.
     -  Vous  avez  l'air  d'ºtre  beaucoup,  l°-dedans,  dit-il  d'une voix
sifflante. Vous venez pour les sous?
     - C'est cela, dit obs¹quieusement l'ex-pr¹sident.
     - Bien,  c'est une bonne chose, dit le garde. Il fit le tour du camion,
grimpa sur le marchepied, jeta un regard dans la caisse et ajouta sur
     un ton de reproche :
     -  Oh  l° l°,  ce que vous  ºtes nombreux.  Et vos  mains,  elles  sont
propres?
     - Propres! r¹pondirent en choeur les employ¹s. Quelques-uns  exhib¸rent
mºme leurs mains.
     - Tout le monde les a propres?
     - Tout le monde!
     - ×a va, dit le garde.
     Il passa la moiti¹ du corps dans la cabine et on l'entendit dire :
     - Qui est le chef? C'est vous, le chef? Il y en  a combien? Ah-ah... Tu
mens pas? C'est quel nom? Kim? Bon, ¹coutez, Kim, j'inscris ton nom... Salut
Voldemar! Tu continues ° rouler?... Moi, je  monte toujours la garde. Montre
ta  carte... Allons quoi,  t'excite  pas,  montre un  peu que je voie...  En
r¸gle, la carte, sinon je te... Qu'est-ce  que tu as ° ¹crire des num¹ros de
t¹l¹phone sur ta carte?  Attends un peu... C'est qui cette Charlotte? Ah! je
vois.  Donne, je vais  la  noter  aussi...  Bon, merci. Allez-y, vous pouvez
passer.
     Il  sauta du  marchepied,  faisant voler la poussi¸re  avec ses bottes,
alla  °  la barri¸re  et  pesa  sur  le  contrepoids.  La  barri¸re se  leva
lentement, les  cale·ons qui la garnissaient tomb¸rent dans la poussi¸re. Le
camion s'¹branla.
     Dans la caisse, tout le monde s'¹tait remis  ° faire  du  vacarme, mais
Perets  n'entendait pas. Il entrait dans la  forºt. La forºt se rapprochait,
s'avan·ait,  se  faisait de  plus  en  plus haute, pareille °  une  vague de
l'oc¹an,  et soudain elle l'engloutit. Il n'y eut plus de soleil ni de ciel,
d'espace  ni de temps, la forºt  avait pris leur  place. Il n'y  avait  plus
qu'un  d¹fil¹ de teintes  sombres,  un air  ¹pais et  humide,  des  senteurs
¹tranges,  comme  une odeur de graillon,  et  un arri¸re-goËt acre  dans  la
bouche.  Seule l'ou¿e n'¹tait pas touch¹e : les  bruits  de la forºt ¹taient
¹touff¹s par  le  hurlement  du moteur et  le  bavardage des employ¹s. Ainsi
voici la forºt, se  r¹p¹tait Perets, me voici dans  la forºt, se r¹p¹tait-il
stupidement. Pas au-dessus, en observateur, mais ° l'int¹rieur, participant.
Je suis dans  la forºt. Quelque  chose de frais et humide toucha son visage,
le chatouilla,  se d¹tacha et tomba lentement sur  ses genoux. Il regarda  :
c'¹tait un  filament long et  fin  provenant d'un v¹g¹tal, ou peut-ºtre d'un
animal, ° moins que ce ne fËt simplement un attouchement de  la forºt, geste
d'accueil amical ou  palpation soup·onneuse ; il ne fit pas un geste vers le
filament.
     Et le camion continuait sa route  victorieuse. Le jaune, le vert et  le
brun se retiraient, soumis, loin en arri¸re, tandis que sur les bas-cÄt¹s se
tra¾naient en d¹sordre les colonnes de l'arm¹e d'invasion, v¹t¹rans oubli¹s,
noirs bulldozers cabr¹s aux boucliers rouilles furieusement lev¹s, tracteurs
°  demi enfouis dans la terre, chenilles serpentant, inanim¹es,  sur le sol,
camions sans  roues et sans  vitres - tous morts,  abandonn¹s ° jamais, mais
continuant °  diriger hardiment vers  l'avant, vers  les  profondeurs de  la
forºt leurs radiateurs  d¹fonc¹s  et leurs phares ¹clat¹s. Et tout autour la
forºt remuait,  tremblait et  se louait,  changeait de couleur,  vibrante et
enflamn¹e, trompait la vue en avan·ant et reculant, embrouillait, se moquait
et  riait,   la  forºt  ¹tait  tout  enti¸re   insolite,  indescriptible  et
¹coeurante.


     Perets  ouvrit  la  porti¸re  du  tout-terrain  et  regarda  vers   les
broussailles.  Il  ne savait pas  ce qu'il devait voir.  Quelque  chose  qui
ressemblerait  °  du  kissel  naus¹abond.  Quelque  chose  d'extraordinaire,
d'impossible ° d¹crire.  Mais  ce  qu'il y avait de plus extraordinaire,  de
plus inimaginable, de plus impossible dans  ces broussailles, c'¹taient  les
gens,  et  c'est  pourquoi Perets  ne  vit  qu'eux.  Ils  s'approchaient  du
tout-terrain,  minces  et  souples,  ¹l¹gants  et  assur¹s,  ils  marchaient
l¹g¸rement, sans faire  de  faux pas, choisissant  imm¹diatement et sËrement
l'endroit  oÉ poser le pied et ils faisaient semblant de ne pas remarquer la
forºt, d'y ºtre comme chez eux. Ils faisaient comme si elle leur appartenait
d¹j°,  et il est mºme probable qu'ils ne faisaient pas semblant  mais qu'ils
le croyaient vraiment, alors que la forºt ¹tait suspendue au-dessus de leurs
tºtes, riant  silencieusement  et tendant des myriades  de doigts  moqueurs,
feignant habilement  d'ºtre une  amie famili¸re, soumise et  simple - d'ºtre
leur. En attendant. Pour un temps...
     -  Elle est  vraiment  pas  mal,  cette  bonne  femme  -  Rita,  disait
l'ex-chauffeur Touzik.
     Il  ¹tait  ° cÄt¹ du tout-terrain,  ses jambes un peu  torses largement
¹cart¹es, retenant entre ses cuisses une moto r²lante et tremblante.
     - Je devrais arriver a me  la faire, mais il y  a ce Quentin...  Il  la
suit de pr¸s.
     Quentin et Rita s'approch¸rent et Sto¿an quitta le volant  pour aller °
leur rencontre.
     - Alors, comment va-t-elle? demanda Sto¿an.
     -  Elle respire, dit Quentin en fixant sur Perets un regard scrutateur.
Quoi, les sous sont arriv¹s?
     - C'est Perets, dit Sto¿an. Je vous ai racont¹.
     Rita et Quentin  sourirent ° Perets. Il  n'avait pas eu le temps de les
examiner, et Perets  pensa  fugitivement qu'il n'avait  jamais  vu de  femme
aussi ¹trange que Rita ni d'homme aussi malheureux que Quentin.
     - Bonjour, Perets, dit Quentin en continuant ° sourire tristement. Vous
ºtes venu voir? Vous n'aviez jamais vu avant?
     - Je ne vois toujours pas, dit Perets.
     Il ne faisait pas de  doute  que cette ¹tranget¹ et ce  malheur ¹taient
attach¹s  l'un  ° l'autre  par des  liens ind¹finissables  mais  extrºmement
solides.
     Rita leur tourna le dos et alluma une cigarette.
     - Mais  ne  regardez pas l°,  dit  Quentin.  Regardez tout droit,  tout
droit! Vous ne voyez pas?
     Alors,  Perets vit et oublia  aussitÄt  les gens. C'¹tait  apparu comme
l'image latente sur un papier photo, comme une silhouette dans une devinette
enfantine du  type "OÉ est cach¹  le  chasseur?",  et une fois qu'on l'avait
trouv¹e, on ne  pouvait  plus  la  perdre  de vue.  C'¹tait  tout  pr¸s,  ·a
commen·ait °  une dizaine  de pas des roues du tout-terrain et  du  sentier.
Perets avala convulsivement sa salive.
     Une colonne  vivante  s'¹levait  vers  les  couronnes  des  arbres,  un
faisceau de fils transparents, poisseux,  brillants, qui se tordaient et  se
tendaient,  un faisceau qui per·ait le feuillage dense et s'¹lan·ait  encore
plus  haut,  vers  les nuages.  Et  il ¹tait n¹ du cloaque  gras, du cloaque
bouillonnant, empli de protoplasme,  vivant, actif, gonfl¹  des bulles d'une
chair  primitive  qui se formait  f¹brilement  et  se d¹composait  aussitÄt,
d¹versant les produits  de sa  d¹composition sur  les rives plates, crachant
une  bave gluante... Et  tout  d'un  coup,  comme  si  d'invisibles  filtres
acoustiques avaient ¹t¹ mis en circuit,  la voix du cloaque se  fit entendre
au  milieu  du  r²le  de  la  moto  :  bouillonnement,  clapotis,  sanglots,
gargouillis, longs g¹missements mar¹cageux ; et en mºme temps s'avan·ait  un
v¹ritable mur  d'odeurs : odeur de  viande crue et  suintante, de sanie,  de
bile fra¾che, de s¹rum, de  colle chaude  -  et ce fut  seulement  alors que
Perets  vit  les masques  ° oxyg¸ne suspendus sur  la  poitrine  de Rita  et
Quentin, et aper·ut  Sto¿an qui, avec  une grimace de d¹goËt,  portait ° son
visage l'embouchure  du  masque. Mais lui-mºme  ne tenta  pas  de  mettre le
masque, comme s'il esp¹rait  que les odeurs lui raconteraient ce que  ni ses
yeux, ni ses oreilles ne lui avaient racont¹...
     - ×a pue chez vous, dit Touzik. Comme ° la morgue...
     Et Quentin dit ° Sto¿an :
     - Tu  devrais dire ° Kim de  se remuer un peu pour les rations. On a un
poste de travail insalubre. On a droit ° du lait, du chocolat...
     Rita  fumait  pensivement  rejetant  la  fum¹e  par  ses fines  narines
mobiles.
     Autour  du cloaque, les arbres  attentifs  se penchaient sur ses bords,
tremblants  ;  toutes  leurs branches  ¹taient  tourn¹es  du  mºme  cÄt¹  et
fl¹chissaient sur la masse  bouillonnante, laissant passer d'¹paisses lianes
moussues que le cloaque accueillait en lui, d¹pouillait de leur substance et
s'assimilait, de la mºme  mani¸re qu'il pouvait dissoudre et transformer  en
sa propre chair tout ce qui l'entourait...
     - Pertchik, dit Sto¿an, n'¹carquille pas les yeux  comme ·a, tu vas les
perdre.
     Perets  sourit, mais il  savait  ° quel  point son  sourire  paraissait
contraint.
     - Et pourquoi as-tu pris la moto? demanda Quentin.
     - Pour  le cas  oÉ on resterait  embourb¹. Ils  suivent le  chemin, moi
j'aurais une roue sur la piste et l'autre dans l'herbe et la moto suivra. Si
on s'embourbe, Touzik saute sur la moto et va chercher un tracteur.
     - Vous vous embourberez forc¹ment, dit Quentin.
     - Evidemment, qu'on s'embourbera, dit Touzik. C'est une  id¹e bºte,  je
vous l'ai dit tout de suite.
     -  Toi,  mets-y  un peu  une sourdine, lui dit Sto¿an.  Tu es  pas pour
grand-chose dans l'histoire. Puis, s'adressant ° Quentin :
     - ×a commence bientÄt? Quentin consulta sa montre.
     - Voyons... Maintenant il met bas toutes les quatre-vingt-sept minutes.
Donc il  reste...  il  reste...  il reste  rien du tout. Regarde,  il a d¹j°
commenc¹.
     Le cloaque  mettait bas. Des chiots. Par  petites secousses impatientes
et convulsives,  il  avait  commenc¹ ° expulser l'un apr¸s  l'autre sur  ses
rives plates des morceaux d'une p²te blanch²tre,  agit¹e de brefs  frissons,
qui roulaient sur la terre, aveugles et sans d¹fense, puis se figeaient  sur
place,  s'aplatissaient,  ¹tiraient des  simulacres de  pattes  prudents  et
commen·aient  °  se  mouvoir d'une  mani¸re  raisonn¹e, encore  inquiets  et
d¹sordonn¹s dans leurs mouvements, mais tous suivant une mºme direction, une
direction   bien   d¹termin¹e   :  tantÄt  ils  se  heurtaient,  tantÄt  ils
s'¹cartaient l'un de l'autre,  mais tous ils suivaient la mºme direction, la
mºme  ligne  qui  partait  de  la  matrice  pour  s'enfoncer  loin  dans  la
broussaille,  unique flot  blanch²tre  de  fourmis  g¹antes,  maladroites et
glaireuses...
     - Par ici, c'est tout du  mar¹cage, disait Touzik. Tu vas  ºtre si bien
coll¹ qu'il n'y aura pas un tracteur qui pourra t'en sortir. Tous les c²bles
casseront.
     - Et si tu venais avec nous? dit Sto¿an ° Quentin.
     - Rita est fatigu¹e.
     - Eh bien! Rita n'a qu'° rentrer chez elle, et nous on y  va... Quentin
h¹sitait.
     - Qu'est-ce que tu en penses, Ritotchka? demanda-t-il.
     - Oui, je rentre ° la maison, dit Rita.
     - C'est bien, dit Quentin.  Nous, on y va, d'accord? On reviendra vite.
On en a pas pour longtemps, pas vrai Sto¿an?
     Rita  jeta son  m¹got et,  sans  dire au revoir, prit le  chemin de  la
station.  Quentin pi¹tina quelques instants,  ind¹cis, puis dit doucement  °
Perets :
     - Permettez... que je passe...
     Il  se  glissa  sur la  banquette arri¸re et  ° ce moment la moto rugit
effroyablement, ¹chappa au contrÄle de Touzik, fit un  grand bond en hauteur
et fila droit vers le cloaque.
     - Arrºte! cria Touzik, accroupi.  OÉ  vas-tu? Tout le monde ¹tait  fige
sur place. La moto vola sur une motte de  terre, hurla sauvagement, se cabra
et  tomba dans le  cloaque. Tous s'avanc¸rent.  Il sembla °  Perets  que  le
protoplasme s'¹tait  incurv¹  sous  la moto, comme  pour  amortir la  chute,
l'avait accueillie, silencieusement  et doucement,  puis s'¹tait referm¹ sur
elle. La moto s'¹tait tue.
     - Abruti par l'alcool! dit Touzik ° Sto¿an. Qu'est-ce que tu  as encore
fait?
     Le cloaque  ¹tait maintenant une gueule qui su·ait, qui d¹gustait,  qui
se d¹lectait, qui tournait et retournait  en elle la motocyclette comme  une
personne le fait d'un gros caramel qu'elle roule de  la langue d'une joue  °
l'autre.  La moto  tourbillonnait  dans  la  masse ¹cumante,  disparaissait,
reparaissait, agitant d¹sesp¹r¹ment les cornes de son guidon, et  paraissait
plus petite ° chacune de ses apparitions : sa structure de m¹tal s'¹tiolait,
devenait transparente,  comme une mince  feuille de  papier, au point  qu'on
voyait maintenant vaguement  appara¾tre  °  travers  elle  les entrailles du
moteur,  puis elle se disloqua, les pneus disparurent, la  moto  plongea une
derni¸re fois et on ne la revit plus.
     - Elle a ¹t¹ bouff¹e, dit Touzik avec une joie idiote.
     - Abruti par l'alcool, r¹p¹ta  Sto¿an, tu  me le paieras. Tu en as pour
toute ta vie ° payer.
     - Bon, ·a va, dit Touzik. Mais qu'est-ce  que j'ai fait? J'ai tourn¹ la
poign¹e des gaz dans le mauvais sens (il  s'adressait maintenant °  Perets),
et elle  m'a ¹chapp¹.  Vous comprenez, PAN Perets, je voulais un peu r¹duire
les gaz, pour que ·a fasse un peu moins de vacarme, et puis j'ai  pas tourn¹
du bon cÄt¹.  Je suis pas le  premier et je serai pas le dernier. D'ailleurs
c'¹tait une  vieille moto... Donc je m'en vais. (Il  s'adressait ° nouveau °
Sto¿an.) J'ai plus rien ° faire ici? Je rentre chez moi.
     -  Qu'est-ce que  tu regardes comme ·a? dit  soudain  Quentin  avec une
telle expression que Perets eut un mouvement de recul involontaire.
     - Qu'est-ce que ·a peut te faire? dit Touzik. Je regarde oÉ je veux.
     Il  regardait en direction du sentier, vers l'endroit oÉ, sous la voËte
¹paisse d'un vert jaun²tre,  dansait encore, s'¹loignant peu  ° peu, la cape
orange de Rita.
     - Non, laissez-moi, dit Quentin ° Perets. Je vais m'expliquer avec lui.
     - OÉ vas-tu, mais oÉ tu vas? bredouilla Sto¿an. Calme-toi, Quentin...
     -  Comment, que je me calme! Il y a longtemps que j'ai vu oÉ il veut en
venir!
     - Ecoute, fais pas l'enfant... Mais arrºte, calme-toi!
     - L²che-moi, l²che-moi, je te dis!
     Ils  s'agitaient  bruyamment  ° cÄt¹  de Perets, le bousculant des deux
cÄt¹s. Sto¿an tenait fermement  Quentin par  la manche  et  par un pan de la
veste tandis que ce dernier,  rouge et suant, sans  quitter Touzik des yeux,
essayait d'une main de  se lib¹rer de  l'¹treinte  de  Sto¿an et de  l'autre
pesait de toutes ses forces sur Perets  pou- pouvoir  l'enjamber. Il  tirait
par  saccades et  ° chaque fois se d¹gageait un peu plus de sa veste. Perets
saisit une occasion de sauter du tout-terrain. Touzik continuait ° suivre du
regard Rita, la bouche entrouverte, l'oeil humide et caressant.
     - Qu'est-ce qu'elle a °  porter un pantalon, dit-il ° Perets. Elles ont
trouv¹ ·a maintenant, le pantalon...
     - Ne le d¹fends pas! criait Quentin de la voiture. C'est pas du tout un
neurasth¹nique  sexuel,  mais  un vulgaire salaud!  Enl¸ve-toi,  ou  tu  vas
prendre aussi!
     - Avant il  y  avait  ces  jupes,  dit  rºveusement  Touzik. Un morceau
d'¹toffe qu'elles s'enroulaient autour avec une ¹pingle pour le tenir. Alors
moi, je prenais l'¹pingle et...
     Si cela s'¹tait pass¹ dans le parc... Si cela  s'¹tait pass¹ ° l'hÄtel,
° la biblioth¸que ou dans la salle des actes... Et cela s'¹tait pass¹ - dans
le  parc, ° la  biblioth¸que et  mºme dans la  salle  des actes  au cours de
l'expos¹  de Kim : "Ce que tout  travailleur de l'Administration doit savoir
sur les  m¹thodes de  la statistique  math¹matique." Et maintenant la  forºt
voyait  et entendait  tout  cela - les cochonneries  salaces  qui  faisaient
briller les yeux  de Touzik, la face empourpr¹e de Quentin  ° la porti¸re de
la voiture, les bredouillements stupides, bovins, insupportables de Sto¿an °
propos  du travail,  de la  responsabilit¹,  de la bºtise le claquement  des
boutons arrach¹s sur  les glaces  de la cabine...  Et  on ne  savait pas  ce
qu'elle pensait ce tout  cela, si elle avait peur, si elle en riait, si cela
la d¹goËtait...
     - ..., disait avec d¹lectation Touzik.
     Et  Perets le frappa. Il  atteignit, semble-t-il, la pommette, il y eut
un craquement et il se luxa un doigt. Touzik porta la main ° sa  pommette et
regarda Perets, l'air abasourdi.
     - Il ne faut pas, dit fermement Perets. Pas ici. Il ne faut pas.
     -  Je ne dis rien, dit  Touzik en haussant les  ¹paules. Ce qu'il  y a,
c'est que je n'ai plus rien  ° faire ici,  il y  a plus de  moto, vous voyez
bienAlors qu'est-ce que je pourrais bien faire ici?
     Quentin s'enquit ° voix haute :
     - Il t'a mis sur la gueule?
     - Oui,  dit  Touzik,  d¹pit¹. Sur  la pommette, en  plein  sur  l'os...
Heureusement qu'il m'a pas eu ° l'oeil.
     - Tu l'as vraiment eu sur la gueule?
     - Oui, dit fermement Perets. Parce qu'ici, il ne faut pas.
     - Alors on s'en va, dit Quentin en se renversant sur son si¸ge.
     -  Touz, dit Sto¿an, grimpe dans la voiture. Si on  s'embourbe, tu nous
aideras ° tirer.
     - J'ai  un pantalon neuf, objecta Touzik. Si  vous voulez, je  prendrai
plutÄt le volant.
     On ne  lui r¹pondit pas  ; il grimpa sur le  si¸ge arri¸re et s'assit °
cÄt¹ de Quentin. Perets prit place ° cÄt¹ de Sto¿an et ils partirent.
     Les  chiots avaient d¹j° parcouru pas mal de  chemin, mais  Sto¿an, qui
guidait avec beaucoup d'adresse  les roues droites sur  le  sentier  et  les
gauches sur la  mousse abondante, les rattrapa  et commen·a ° les  suivre en
faisant prudemment patiner l'embrayage. "Vous allez cramer l'embrayage", dit
Touzik. Puis il se tourna vers Quentin et commen·a ° lui expliquer qu'il n'y
avait aucun mal dans son esprit, que de toute fa·on il n'avait plus de moto,
·a lui ¹tait ¹gal , tandis qu'un homme, c'est un homme et si tout est normal
chez lui, il reste un homme, forºt ou pas forºt, c'¹tait ¹gal... "On t'avait
d¹j° tap¹  sur la gueule?"  demandait Quentin. "Non, mais dis-moi, toi, sans
mentir, ·a t'est d¹j° arriv¹ ou non?", demandait-il ° intervalles r¹guliers,
en  interrompant  Touzik. "Non,  r¹pondait  celui-ci,  non,  attends,  finis
d'abord de m'¹couter..."
     Perets frottait doucement son doigt enfl¹ et regardait les  chiots. Les
enfants de la forºt. Ou peut-ºtre les serviteurs de la forºt. Ou  encore les
excr¹ments  de la forºt...  Ils cheminaient lentement,  infatigablement,  en
colonne, les uns °  la suite des autres, comme s'ils coulaient °  la surface
de  la terre, entre les troncs  d'arbres  pourris, les fondri¸res, les mares
d'eau  dormante, dans  l'herbe haute,  au milieu des buissons  piquants.  Le
sentier disparaissait, s'enfon·ait dans  une boue odorante,  se cachait sous
les couches de  champignons gris et  durs qui se  brisaient en craquant sous
les  roues,  puis  reparaissait, et  les chiots  qui  le suivaient  toujours
restaient blancs, propres, lisses : pas un grain  de poussi¸re ne se collait
° eux, pas un piquant ne les blessait  et  la boue noire et poisseuse ne les
tachait pas. Ils coulaient avec une d¹termination obtuse et inhumaine, comme
s'ils  suivaient  une  route famili¸re  de tous  temps  connue.  Ils ¹taient
quarante-trois.
     "Je  brËlais d'ºtre ici et  maintenant j'y suis, je vois enfin la forºt
de l'int¹rieur, et je ne vois rien.  J'aurais pu imaginer tout ·a en restant
°  l'hÄtel,  dans ma chambre nue avec ses  trois  lits vides, tard le  soir,
quand on n'arrive pas ° s'endormir, quand tout est calme et que  soudain  au
milieu de la nuit il y a ce mouton  sur le chantier qui commence son vacarme
en enfon·ant les pilots. Evidemment, tout ce qu'il y a ici,  dans la  forºt,
j'aurais pu l'imaginer : les ondines, les arbres errants, ces chiots, qui se
transforment soudain en Selivan le traverseur de la  forºt - tout ce qu'il y
a   de  plus   absurde,  de  plus   sacr¹.  Et  tout   ce  qu'il  y  a  dans
l'Administration, je  peux  l'inventer et me l'imaginer. J'aurais pu  rester
chez moi et  imaginer tout cela couch¹ sur le divan avec la radio ° cÄt¹  de
moi, en ¹coutant  du jazz  symphonique et  des voix  qui parlent des langues
inconnues. Mais cela ne veut rien dire. Voir sans comprendre,  c'est la mºme
chose  qu'imaginer. Je  vis, je vois et je ne  comprends pas, je vis dans un
monde  que quelqu'un a imagin¹, sans prendre la  peine de me l'expliquer. Et
peut-ºtre  aussi   de  se  l'expliquer  °   lui-mºme.  La  maladie   de   la
compr¹hension, pensa soudain Perets. Voil° de quoi je souffre. La maladie de
la compr¹hension."
     II se pencha ° la porti¸re et appliqua son  doigt endolori sur la paroi
froide. Les chiots ne prºtaient  aucune attention  au  tout-terrain. Ils  ne
soup·onnaient probablement  mºme pas  son  existence. Il ¹manait  d'eux  une
odeur   forte   et   d¹sagr¹able,   leur  enveloppe   paraissait  maintenant
transparente et sous elle on voyait comme des ombres se d¹placer par vagues.
     -  Si  on  en attrapait  un?  proposa Quentin.  C'est  tr¸s simple,  on
l'enveloppe dans ma veste et on l'emporte au laboratoire.
     - ×a en vaut pas la peine, dit Sto¿an.
     Quentin :
     - Pourquoi? De toute fa·on, il faudra bien un un jour en attraper un.
     Sto¿an :
     - ×a  me  fait  un  peu peur. D'abord,  s'il  cr¸ve, il faudra faire un
rapport ¹crit ° Domarochinier...
     Touzik :
     -  Nous, on  les faisait  cuire.  ×a me plaisait  pas, mais les  autres
disaient  que c'¹tait  bon. Un peu comme  du  lapin, mais moi,  le lapin, je
supporte pas, pour moi le lapin et le chat c'est le mºme genre de salet¹. ×a
me d¹goËte...
     Quentin :
     - J'ai remarqu¹ une chose, leur nombre est toujours un nombre premier :
treize, quarantetrois, quarante-sept...
     Sto¿an :
     - Tu dis des bºtises. J'en  ai rencontr¹ dans la  forºt des  groupes de
six, de douze...
     Quentin :
     -  Dans la forºt, je dis pas ; apr¸s, ils forment des groupes  qui vont
chacun de leur cÄt¹. Mais quand le cloaque met bas, c'est toujours un nombre
premier,  tu  peux  v¹rifier  dans  la  revue, j'ai  enregistr¹  toutes  les
port¹es...
     Touzik :
     -  Et une autre fois,  avec les autres,  on  avait attrap¹ une fille du
pays, ·a avait ¹t¹ un sacr¹ rire...
     Sto¿an :
     - Eh bien! ¹cris un article.
     Quentin :
     - C'est d¹j° fait. ×a va me faire le quinzi¸me...
     Sto¿an :
     - Moi j'en suis ° dix-sept. Plus  un sous presse. Et  tu as choisi qui,
comme co-auteur?
     Quentin :
     -  Je  ne  sais  pas  encore.  Kim   recommande  le   manager,  il  dit
qu'actuellement  le transport  c'est primordial, mais Rita me  conseille  le
commandant.
     Sto¿an :
     - Surtout pas le commandant.
     Quentin :
     - Pourquoi?
     Sto¿an :
     - Ne prends pas le commandant. Je ne peux rien te dire, mais penses-y.
     Touzik :
     -  Le commandant  coupait  le  k¹fir avec du  liquide de frein. C'¹tait
quand il ¹tait responsable du salon de coiffure. Alors  avec les  autres, on
avait jet¹ une poign¹e de punaises dans son appartement.
     Sto¿an :
     - On  dit qu'il va y avoir une  note de service. Tous ceux  qui  auront
moins de quinze articles suivront un traitement.
     Quentin :
     -  Ah! oui, leurs traitements sp¹ciaux, je  les connais. Sale coup. Les
cheveux s'arrºtent de pousser et tu pues du bec pendant un an...
     " Chez  moi,  pensait Perets. Il  faut que  je rentre chez moi  au plus
vite. Je n'ai plus rien ° faire ici." Puis, il s'aper·ut que la  composition
de  la colonne  des chiots s'¹tait modifi¹e. Il  compta : trente-deux chiots
avaient continu¹ tout droit,  tandis que onze, rang¹s eux aussi en  colonne,
avaient tourn¹  °  gauche  pour  descendre  vers l'¹tendue  d'eau  sombre et
immobile qui  ¹tait  apparue entre  les arbres,  °  tr¸s  peu de distance du
tout-terrain.  Perets  vit  le ciel  bas et  brumeux, les contours vaguement
¹bauch¹s  du rocher de  l'Administration  ° l'horizon. Les  onze  chiots  se
dirigeaient avec d¹termination vers l'eau. Sto¿an fit taire le moteur et ils
descendirent  tous pour  regarder les chiots passer  par-dessus  une  souche
tordue qui se trouvait tout au bord de l'eau et se laisser tomber lourdement
les uns apr¸s les autres dans le lac.
     - Ils coulent, dit avec ¹tonnement Quentin. Ils se noient.
     Sto¿an prit une carte et l'¹tala sur le capot.
     -C'est bien ·a, dit-il. Le lac n'est pas indiqu¹. Ici il y a un village
qui est  marqu¹, mais pas  de  lac... Voil°, il y a ¹crit : < Vill.  Aborig.
Soixantedix fraction onze."
     - C'est toujours comme ·a, dit Touzik. Qui se sert d'une carte ici dans
la  forºt? Primo,  toutes  les cartes racontent des salades, et deuxio,  ici
elles servent ° rien. L° il  y a  par exemple  aujourd'hui une route, demain
une rivi¸re, aujourd'hui un marais et demain ils mettront des barbel¹s et un
mirador. Ou bien on tombera sur un entrepÄt.
     -  ×a me dit pas grand-chose de continuer, dit  Sto¿an en s'¹tirant. ×a
suffit peut-ºtre pour aujourd'hui?
     -  Evidemment,  ·a  suffit,  dit Quentin.  Perets a  encore  sa paye  °
toucher. On retourne ° la voiture.
     - Faudrait  des jumelles, dit soudain Touz  en fixant avidement le lac,
une  main en visi¸re audessus de ses yeux. Il  me semble qu'il y a une bonne
femme qui se baigne l°-bas.
     Quentin s'arrºta.
     - OÉ?
     - Nue, dit Touzik. Parole, elle est nue. Sans rien dessus.
     Quentin blºmit soudain et se pr¹cipita ° toutes jambes vers la voiture.
     -OÉ tu la vois? demanda Sto¿an.
     - L°-bas, sur l'autre rive...
     - Il n'y a rien du tout l°-bas, siffla Quentin.
     Il ¹tait debout sur  le marchepied  et explorait  avec les jumelles  la
rive oppos¹e. Ses mains tremblaient.
     - Sale  baratineur... tu veux encore prendre  sur la gueule...  Rien du
tout l°-bas! r¹p¹ta-t-il en tendant les jumelles ° Sto¿an.
     - Comment ·a, rien! dit Touzik. Je suis  tout de mºme pas bigleux, chez
moi on m'appelle Œilde-lynx...
     -  Attends  un  peu,  attends  un  peu,  arrache  pas, lui dit  Sto¿an.
Qu'est-ce que c'est que cette manie d'arracher des mains...
     - Rien du tout l°-bas,  marmonna Quentin. Tout ·a c'est de la blague...
Il raconte n'importe quoi...
     - Je sais ce que c'est, dit Touzik. C'est une ondine. Comme je  vous le
dis.
     Perets tressaillit.
     - Donnez-moi les jumelles, dit-il tr¸s vite.
     - On voit rien, dit Sto¿an en lui tendant les jumelles.
     -  Vous ºtes  bien  tomb¹,  si  vous  le  croyez,  marmonna Quentin qui
commen·ait ° se rass¹r¹ner.
     - Parole, elle ¹tait l°, dit Touzik. Elle a dË plonger. Tout ° l'heure,
elle ressortira.
     Perets  colla  les jumelles ° ses  yeux.  Il ne  s'attendait pas ° voir
quelque chose  : c'eËt ¹t¹ trop simple. Et il  ne vit rien. Il n'y avait que
l'¹tendue  plate  du  lac, la rive lointaine,  envahie  par la forºt, et  la
silhouette du rocher de  l'Administration audessus  de la crºte dentel¹e des
arbres.
     - Comment ¹tait-elle? demanda-t-il.
     Touzik commen·a ° d¹crire en d¹tail,  en s'aidant de ses mains, comment
elle  ¹tait. Ce  qu'il  d¹crivait ¹tait  tr¸s  all¹chant,  et  racont¹  avec
beaucoup de passion, mais ce n'¹tait pas ce que voulait Perets.
     - Oui, bien sËr, dit-il. Oui... Oui...
     "Peut-ºtre  est-elle  all¹e °  la  rencontre  des  chiots", pensait-il,
secou¹ sur le si¸ge arri¸re au cÄt¹ d'un Quentin rembruni, tout en regardant
les oreilles de Touzik qui s'agitaient en mesure -  Touzik ¹tait en train de
m²chonner quelque  chose. Elle  est sortie  du calice de la forºt,  blanche,
froide, assur¹e, et elle est entr¹e dans l'eau, dans l'eau famili¸re, entr¹e
dans le lac comme j'entre dans la  biblioth¸que ; elle s'est plong¹e dans le
cr¹puscule vert  et  mouvant  et elle a nag¹ °  la  rencontre des chiots, et
maintenant elle les a d¹j° rencontr¹s au milieu du lac, au fond, et elle les
a  emmen¹s  quelque part, pour quelqu'un, pour quelque but.  Et de  nouveaux
¹v¹nements se pr¹pareront dans la  forºt, et peut-ºtre, ° de nombreux milles
d'ici, se produira ou commencera  °  se produire quelque chose d'autre :  au
milieu des  arbres commenceront °  bouillonner  des  bouff¹es de  brouillard
lilas qui ne sera  pas du tout du brouillard  - ° moins qu'un autre  cloaque
n'entre en travail au milieu d'une paisible clairi¸re, ou que les aborig¸nes
bigarr¹s qui, tout r¹cemment encore, restaient paisiblement assis ° regarder
des films  instructifs et ° ¹couter  patiemment les  explications dispens¹es
par le z¸le  de B¹atrice Vakh ne se l¸vent soudain et partent  dans la forºt
pour  ne plus jamais revenir...  Et  tout sera rempli d'un sens  profond, de
mºme qu'est plein de sens chaque  mouvement d'un m¹canisme complexe, et tout
sera pour nous ¹trange et donc insens¹, pour nous  ou en tout cas  pour ceux
d'entre  nous qui ne peuvent encore  s'habituer  ° l'absence de  sens et  la
prendre pour la norme."
     Et  il ressentit l'importance  de chacun  des ¹v¹nements, de chacun des
ph¹nom¸nes  qui  l'entouraient   :  du  fait  qu'il   ne   pouvait  y  avoir
quarante-deux ou quarante-cinq chiots dans  la port¹e, du  fait que le tronc
de cet arbre ¹tait pr¹cis¹ment couvert d'une  mousse rouge, du fait qu'on ne
voyait pas le  ciel  au-dessus du  sentier ° cause des  branches  hautes des
arbres.
     Le  tout-terrain  ¹tait secou¹, Sto¿an roulait tr¸s lentement et Perets
aper·ut de loin ° travers le pare-brise un poteau pench¹ muni d'une pancarte
qui  portait une inscription. L'inscription ¹tait  d¹lav¹e et rong¹e par les
pluies, c'¹tait une tr¸s  vieille inscription trac¹e  sur une  tr¸s  vieille
planche d'un gris sale, clou¹e au poteau par deux ¹normes clous rouilles :
     "Ici, il y a  deux ans, s'est  tragiquement  noy¹ le  traverseur de  la
forºt Gustav, simple soldat. Un monument lui sera ici consacr¹."
     "Que  faisais-tu l°,  Gustav, pensa Perets. Comment  as-tu pu  venir te
noyer ici? Tu ¹tais certainement un bon gar·on, tu avais une tºte ras¹e, une
m²choire carr¹e et velue, une dent en or, des tatouages, tu en ¹tais couvert
de la tºte aux pieds, tes mains pendaient plus bas que tes genoux,  et °  ta
main  droite  il manquait un doigt  qu'on  t'avait arrach¹ d'un coup de dent
dans une bagarre d'ivrognes. Tu  n'avais ¹videmment  pas le coeur  ° ºtre un
traverseur de la forºt,  mais les circonstances l'ont simplement voulu ainsi
:  tu  devais  purger  ta  peine  sur  le  rocher  oÉ se  trouve  maintenant
l'Administration,  et  tu ne pouvais aller nulle part ailleurs  que dans  la
forºt. Et  l°  tu  n'as  pas ¹crit d'articles,  tu  n'y pensais mºme pas, tu
pensais ° d'autres articles, qui avaient ¹t¹ ¹crits avant toi et contre toi.
Et tu as construit l° une route strat¹gique, tu as pos¹ des dalles de b¹ton,
tu as profond¹ment entaill¹ les flancs de  la forºt pour que des bombardiers
octimoteurs puissent, en cas de n¹cessit¹, se poser sur cette route. Mais la
forºt  pouvait-elle supporter cela? Tu vois,  elle  l'a noy¹ dans un endroit
sec. Mais dans dix ans, on t'¹l¸vera un monument, et  peut-ºtre donnera-t-on
ton nom  ° un  caf¹ quelconque.  Le caf¹ s'appellera  " Chez Gustav ", et le
chauffeur Touzik ira y boire du k¹fir et caresser les gamines ¹bouriff¹es de
la chorale locale..."
     "Touzik  avait apparemment subi deux condamnations, et pas du tout pour
les raisons  qui auraient dË les lui valoir. La premi¸re fois, il avait  ¹t¹
envoy¹ en colonie p¹nitentiaire  pour vol  de papierposte, la deuxi¸me  pour
infraction ° la r¹glementation sur les passeports.
     "Sto¿an, lui, c'est un pur. Il ne boit pas de k¹fir, rien. Il aime d'un
amour tendre et pur Alevtina, elle  que personne n'a jamais aim¹ d'un  amour
tendre et pur. Quand sortira des presses son vingti¸me article, il offrira °
Alevtina son bras et son coeur, et sera repouss¹ malgr¹ ses articles, malgr¹
ses larges ¹paules et son beau nez romain, parce qu'Alevtina ne supporte pas
ceux qui ont  le nez trop propre, les soup·onnant - non sans raison - d'ºtre
des pervers d'un raffinement inconcevable. Sto¿an vit dans la forºt, qu'° la
diff¹rence de Gustav il a rejointe de son  plein gr¹, et ne se plaint jamais
de rien, bien  que  la forºt  ne  soit pour lui  qu'un  immense d¹potoir  de
mat¹riaux vierges destin¹s ° l'¹criture d'articles  qui  lui ¹pargneront  le
traitement...
     "On  peut s'¹tonner  °  l'infini  qu'il  y  ait  des  gens capables  de
s'habituer ° le forºt,  et pourtant ces  gens  sont l'¹crasante majorit¹. La
forºt les attire d'abord en tant qu'endroit romantique, ou endroit lucratif,
ou  comme endroit oÉ  beaucoup  de choses  sont  permises, ou  encore  comme
endroit oÉ l'on  peut  se cacher.  Puis  elle  les  effraie  un  peu, et ils
d¹couvrent soudain que " c'est le mºme g²chis ici que partout ailleurs ", ce
qui les r¹concilie avec l'¹tranget¹ de la  forºt, mais aucun d'entre eux n'a
l'intention d'y terminer ses jours...  Quentin par exemple, °  ce qu'on dit,
ne  vit ici  que  parce qu'il a peur  de laisser sa  Rita sans surveillance.
Rita,  elle, refuse  absolument  d'aller  ailleurs  et  ne  parle  jamais  °
personne. Pourquoi...
     "Et puisque  j'en suis ° Rita... Rita peut partir dans la forºt et n'en
pas revenir d'une semaine. Rita se baigne dans les  lacs de  la forºt.  Rita
enfreint tous  les r¸glements, et  personne n'ose lui  faire d'observations.
Rita n'¹crit pas d'articles. Rita, d'une mani¸re g¹n¹rale, n'¹crit rien, pas
mºme des lettres. Tout le monde sait que la nuit Quentin pleure et va dormir
chez la buffeti¸re, si elle n'est pas occup¹e avec quelqu'un d'autre... A la
station, tout se sait... Le soir  ils allument  la lumi¸re dans le club, ils
branchent le phono, ils boivent follement du k¹fir et la nuit, sous la lune,
jettent les  bouteilles  dans les lacs - ° qui  lancera  le  plus loin.  Ils
dansent, jouent aux gages, aux cartes et au billard, ¹changent leurs femmes.
Le  jour, dans leurs laboratoires, ils  transvasent la forºt d'¹prouvette en
¹prouvette,  examinent  la  forºt  au  microscope,  la  comptent  sur  leurs
arithmom¸tres, tandis que la forºt autour  d'eux, suspendue au-dessus d'eux,
pousse ses  v¹g¹tations  jusque dans  leurs  chambres et vient dresser  sous
leurs fenºtres,  dans  les  heures  ¹touffantes  qui pr¹c¸dent  l'orage, des
foules d'arbres errants,  sans peut-ºtre comprendre elle non plus  ce qu'ils
sont, pourquoi ils sont l° et pourquoi ils sont, d'une mani¸re g¹n¹rale...
     "Heureusement,  je pars d'ici, pensa-t-il. Je suis venu ici et je  n'ai
rien  compris,  rien  trouv¹ de  ce que je voulais  trouver,  mais  je  sais
maintenant que je ne  comprendrai jamais  rien, que je  ne trouverai  jamais
rien, qu'il y a un temps pour tout. Il n'y a rien de commun entre  moi et la
forºt, la forºt ne m'est pas plus  proche que l'Administration. Mais en tout
cas, je ne me ridiculiserai pas ici. Je pars, je travaillerai et j'attendrai
que vienne le temps..."
     La  cour  de la station ¹tait vide. Il  n'y avait pas un camion, pas de
queue au guichet de la caisse. Il n'y avait que  la valise de Perets au beau
milieu du perron et son manteau  gris accroch¹ au garde-corps de la v¹randa.
Perets descendit  du  tout-terrain et jeta un  regard anxieux autour de lui.
Bras dessus, bras dessous, Touzik  et  Quentin se dirigeaient d¹j°  vers  le
r¹fectoire d'oÉ  venaient des bruits de vaisselle  et une odeur de graillon.
Sto¿an dit : "On va souper, Pertchik", et alla parquer la voiture au garage.
Perets  comprit  soudain  avec  effroi  ce  que  cela signifiait  : le phono
d¹cha¾n¹,  les  bavardages  stupides,  le  k¹fir,  "encore  un  petit  verre
peut-ºtre?" Et tous les soirs ainsi, de nombreux, nombreux soirs...
     Une main frappa au  guichet de  la caisse, le caissier se montra et dit
d'un air courrouc¹ :
     - Alors, Perets, vous allez me faire attendre longtemps? Venez signer.
     Perets s'avan·a d'un pas rapide vers le guichet.
     -  L°,  la somme  en  toutes  lettres,  dit le  caissier.  Pas  l°, l°.
Qu'est-ce que vous avez ° trembler des mains comme ·a? Tenez...
     Il se mit ° compter des billets.
     - OÉ sont les autres? demanda Perets.
     - Doucement... Les autres sont dans l'enveloppe.
     - Non, je pensais °...
     -  Cela n'int¹resse personne, ce °  quoi vous pensiez.  Je  ne peux pas
changer  pour  vous la  proc¹dure en usage. Voil° votre salaire. Vous l'avez
per·u?
     - Je voulais savoir...
     - Je vous demande si vous avez per·u votre salaire. Oui ou non?
     - Oui.
     - Enfin. Maintenant voil° votre prime. Vous l'avez per·ue?
     - Oui.
     - C'est tout. Permettez que je vous  serre la main, je suis press¹.  Je
dois ºtre ° l'Administration avant sept heures.
     -  Je voulais simplement demander, pla·a ° la  h²te Perets, oÉ  ¹taient
les autres personnes... Kim, le camion... Ils avaient promis de m'emmener...
sur le Continent...
     -  Le Continent,  je ne  peux  pas. Je  dois  ºtre °  l'Administration.
Permettez, je ferme le guichet.
     - Je ne prendrai pas beaucoup de place, dit Perets.
     - Ce n'est pas la question. Vous ºtes adulte, vous devez comprendre. Je
suis  caissier.  J'ai  des  feuilles de  paye. Et s'il leur arrivait quelque
chose? Enlevez votre coude.
     Perets enleva  son coude et le guichet  se referma. A  travers la vitre
obscurcie  par la salet¹, il regardait le caissier  ramasser les feuilles de
paye, les froisser  n'importe  comment et les fourrer dans  sa sacoche quand
soudain une porte s'ouvrit dans le bureau et deux immenses gardes entr¸rent,
li¸rent les  mains du  caissier,  lui  pass¸rent une boucle autour du cou et
l'un  d'eux  l'emmena au  bout  de la corde tandis  que  l'autre prenait  la
sacoche  et  parcourait  la  pi¸ce  du  regard  -  et  aper·ut  Perets.  Ils
s'entre-regard¸rent quelques instants  °  travers la vitre sale,  puis, avec
une  lenteur  et  une pr¹caution  infinie, comme  s'il craignait  d'effrayer
quelqu'un, le garde posa la sacoche sur une  chaise et avec  la mºme lenteur
et la mºme pr¹caution, sans quitter  Perets des yeux, tendit le bras vers le
fusil  qui ¹tait  appuy¹ contre le mur.  Perets attendait,  glac¹  et sans y
croire.  Le garde prit  le  fusil et sortit ° reculons en refermant la porte
derri¸re lui. La lumi¸re s'¹teignit.
     Perets  se  d¹tacha alors du guichet, courut sur  la pointe  des  pieds
jusqu'° sa  valise,  s'en empara  et se  pr¹cipita au-dehors,  le plus  loin
possible de  cet endroit. Il se dissimula derri¸re le garage et vit le garde
appara¾tre sur  le perron en tenant le  fusil ba¿onnette crois¹e, regarder °
gauche, ° droite, sous ses  pieds, prendre sur la  balustrade le manteau  de
Perets, le soupeser, en  fouiller les poches, puis, apr¸s un dernier  regard
circulaire, rentrer dans la maison. Perets s'assit sur sa valise.
     Il faisait  frais,  le soir  tombait. Perets regardait  stupidement les
fenºtres  ¹clair¹es, barbouill¹es de  craie  jusqu'°  leur moiti¹.  Derri¸re
elles, des ombres passaient, sur  le toit l'aube grillag¹e du radar tournait
silencieusement. On  entendait des bruits de vaisselle  et dans la forºt les
cris  des  animaux  nocturnes. Puis un projecteur  s'alluma quelque part  et
promena un rayon bleu dans le faisceau duquel apparut un camion-d¹verseur au
coin d'une maison. Cahotant et rugissant, le camion se dirigea vers la porte
en  tressautant  au  passage d'une  fondri¸re,  suivi  par  le  faisceau  du
projecteur.  Dans  la  benne se  trouvait  le  garde au fusil.  Il  essayait
d'allumer une cigarette en  s'abritant du vent et on voyait, enroul¹e autour
de  son poignet gauche, la grosse corde laineuse qui  disparaissait  dans la
fenºtre entrouverte de la cabine.
     Le camion  s'¹loigna, le  projecteur  s'¹teignit.  Dans la  cour passa,
ombre sinistre tra¾nant d'¹normes bottes, un deuxi¸me garde arm¹ d'un  fusil
qu'il tenait sous  son bras. De tempe en temps il s'arrºtait pour se pencher
et palper la terre : il cherchait des traces. Perets colla au mur son dos en
sueur et, fig¹ d'angoisse, le suivit des yeux.
     La forºt r¹sonnait de cris longs et effrayants. Des  portes  claquaient
quelque part. Une  lumi¸re jaillit au premier ¹tage  et quelqu'un  dit d'une
voix forte : "On  ¹touffe, chez  toi." Dans  l'herbe tomba  quelque chose de
rond et  brillant qui roula jusqu'aux pieds de Perets. Celui-ci  se sentit °
nouveau  d¹faillir mais comprit ensuite que  ce  n'¹tait qu'une bouteille de
k¹fir  vide.  "A pied, pensa-t-il,  il  faut  que  j'y  aille °  pied. Vingt
kilom¸tres ° travers la forºt. Malheureusement, ° travers  la forºt. Elle ne
verra  maintenant qu'un pauvre homme tremblant, suant de peur et de fatigue,
ployant  sous le poids  d'une  valise qu'on ne sait  trop  pourquoi il ne se
d¹cide pas ° abandonner. Je me tra¾nerai  et la forºt hurlera  et rugira des
deux cÄt¹s..."
     Le  garde reparut dans la cour. Il n'¹tait plus seul mais accompagn¹ de
quelqu'un qui  soufflait  et  reniflait  lourdement, quelqu'un  d'¹norme,  °
quatre pattes. Ils s'arrºt¸rent au milieu  de la cour et Perets  entendit le
garde  qui marmonnait  : "Tiens, l°,  tiens... Mais ne bouffe pas, imb¹cile,
flaire... C'est pas du saucisson, c'est un manteau,  faut le flairer.  Hein?
Cherche, on te dit." Celui qui ¹tait ° quatre pattes geignait et glapissait.
"Eh! dit soudain le garde d'une  voix  exc¹d¹e, il  y a que les puces que tu
sais chercher... Pheuh!"  Ils  se s¹par¸rent  dans  l'obscurit¹.  Des talons
sonn¸rent sur le  perron,  une porte claqua. Puis  quelque chose de froid et
d'humide vint s'appliquer sur la joue de  Perets. Il tressaillit  et faillit
tomber  C'¹tait  un ¹norme chien loup qui glapit de mani¸re ° peine audible,
exhala un profond soupir  et posa une tºte lourde sur  les genoux de Perets.
Perets le caressa derri¸re l'oreille. Le chien loup b²illa et  ¹tait  sur le
point de s'installer, apprivois¹, quand ¹clata au  premier ¹tage  la musique
d'un phono. Le chien loup se jeta de cÄt¹ en silence et s'enfuit en courant.
     Le phono se  d¹cha¾nait, il  n'y  avait plus rien d'autre que lui ° des
kilom¸tres °  la ronde.  Alors, exactement  comme dans  un film d'aventures,
silencieusement la lumi¸re bleue  s'¹claira, les portes  s'ouvrirent et dans
la  cour  p¹n¹tra, tel  un vaisseau  de haut  bord,  un  camion gigantesque,
enti¸rement couvert de constellations de feux de  signalisation. Il s'arrºta
et  coupa ses  phares  dont  les lumi¸res s'¹teignirent  lentement, comme un
monstre  de la forºt qui exhale son  dernier souffle. Le  chauffeur Voldemar
passa la tºte ° la porti¸re et se mit ° crier quelque chose ° pleine bouche.
Il s'¹gosilla longtemps ainsi, visiblement en proie ° une fureur croissante,
puis cracha, rentra dans la  cabine et repassa le torse ° la porti¸re pour y
¹crire ° la craie, la tºte en bas :
          "PERETS!!"
     Perets comprit alors  que  le camion  ¹tait venu pour lui. Il saisit sa
valise et se mit ° courir ° travers la cour sans oser regarder derri¸re lui,
craignant d'entendre des coups de feu dans son  dos. Il se hissa p¹niblement
par deux ¹chelles jusqu'° la  cabine  aussi vaste  qu'une chambre et pendant
qu'il  casait sa  valise,  qu'il  s'installait et cherchait  une  cigarette,
Voldemar   ne  cessait   pas  de   dire  quelque  chose   en  s'empourprant,
s'¹poumonant,  gesticulant et frappant  sur  l'¹paule de Perets. Mais  c'est
seulement  lorsque le phono s'interrompit  subitement  que Perets  put enfin
entendre sa voix : Voldemar ne disait rien de particulier, il  se contentait
de jurer copieusement.
     Le camion n'avait pas  encore franchi les portes que Perets  ¹tait d¹j°
endormi, comme si on lui avait appliqu¹ sur le visage un masque d'¹ther.


     Perets  fut r¹veill¹  par une sensation  de malaise, d'angoisse, par un
poids, insupportable ° ce qu'il lui parut au d¹but, sur son ºtre et tous les
organes de ses sens. Un  malaise qui  confinait °  la douleur,  et  il g¹mit
involontairement en revenant lentement ° lui.
     Ce poids sur son ºtre se transforma en d¹pit et en d¹sespoir, parce que
la voiture n'allait pas sur le Continent, encore  une fois elle n'allait pas
sur le Continent, elle n'allait mºme nulle part : elle ¹tait arrºt¹e, moteur
coup¹, morte et glac¹e,  les porti¸res grandes ouvertes. Le pare-brise ¹tait
couvert de  gouttes  frissonnantes  qui  se r¹unissaient  et s'¹coulaient en
ruisselets  froids. La nuit derri¸re la vitre ¹tait illumin¹e par les ¹clats
aveuglants de phares et de projecteurs, et on ne voyait rien d'autre que ces
¹clats incessants qui  crevaient l'oeil. Et on  n'entendait  rien non plus :
Perets  pensa  mºme au  d¹but  qu'il ¹tait  devenu sourd, avant  de  prendre
conscience  de   la  pression  r¹guli¸re  qu'exer·ait  sur  ses  tympans  le
mugissement dense de sir¸nes aux voix multiples. Il se mit ° aller et  venir
dans la cabine, se cognant douloureusement aux leviers et aux saillies, ° la
maudite  valise, tenta d'essuyer la  vitre,  passa la tºte ° une porti¸re, °
l'autre : il ne pouvait absolument  pas comprendre  oÉ il se  trouvait, quel
genre  d'endroit  c'¹tait  et  ce  que  tout  cela  signifiait.  La  guerre,
pensa-t-il, mon  Dieu! c'est la guerre. Les  projecteurs le  frappaient  aux
yeux avec une joie mauvaise, et il ne voyait rien, si ce n'est une esp¸ce de
grand  b²timent  inconnu  dont  toutes  les  fenºtres  de  tous  les  ¹tages
s'¹clairaient  et  s'¹teignaient  en  mºme temps ° intervalles r¹guliers. Il
voyait encore une quantit¹ ¹norme de grandes taches lilas.
     Soudain  une  voix  monstrueuse  pronon·a tranquillement, comme dans le
silence le plus complet :
     "Attention, attention. Tous  les employ¹s doivent se trouver aux places
d¹termin¹es par la situation num¹ro six cent soixante-quinze fraction P¹gase
omicron trois cent deux directive huit cent treize, pour l'accueil triomphal
du  padischach sans suite sp¹ciale, pointure de chaussure cinquantecinq.  Je
r¹p¸te. Attention, attention. Tous les employ¹s..."
     Les  projecteurs cess¸rent  leur  balayage  et  Perets distingua  enfin
l'arche famili¸re surmont¹e de l'inscription "Bienvenue!", la rue principale
de l'Administration, les  cottages  sombres qui la  bordaient,  des gens  en
vºtements  de  nuit avec des lampes °  p¹trole ° cÄt¹  des cottages, puis il
aper·ut pas tr¸s loin  une  cha¾ne  de gens, en manteaux  noirs flottant  au
vent, qui couraient. Ces gens couraient en occupant  toute la largeur  de la
rue et tra¾naient quelque  chose d'¹trange et de clair que  Perets identifia
au  bout  de quelque temps  comme une senne ou un filet de volley-ball et an
mºme instant  une  voix  emport¹e glapit  au-dessus de son  oreille : "C'est
pourquoi, la voiture? Qu'est-ce que tu as ° rester l°?" En  reculant, il vit
° cÄt¹ de lui  un  ing¹nieur qui portait un masque de carton blanc avec, sur
le front,  l'inscription au  crayon a  encre  "Libidovitch". L'ing¹nieur lui
passa  carr¹ment dessus avec ses bottes boueuses,  lui fourra son coude dans
la  figure, en soufflant  et  en empestant, se laissa tomber sur le si¸ge du
conducteur,  fouilla  un peu  °  la recherche de la  clef de contact, ne  la
trouva pas,  poussa un glapissement hyst¹rique et d¹boula  de la cabine  par
l'autre cÄt¹.  Dans la rue tous les r¹verb¸res s'allum¸rent et il se  mit  °
faire clair comme en  plein jour, mais les  gens en  tenue de nuit rest¸rent
avec leurs lampes ° p¹trole devant les portes de leurs cottages. Ils avaient
tous un filet ° papillon  ° la main, et ils le balan·aient en  mesure, comme
pour tenter de chasser quelque chose qu'ils ne pouvaient voir de leur porte.
Dans la rue  pass¸rent l'une apr¸s l'autre quatre voitures noires  lugubres,
sortes  d'autobus  sans  fenºtre aux  toits surmont¹s d'aubes grillag¹es qui
tournaient,   puis   une  antique   automitrailleuse   d¹boucha  d'une   rue
transversale et s'engagea °  leur suite. Sa tourelle rouill¹e tournait  avec
un  grincement per·ant et  le  mince  canon  de  la  mitrailleuse montait et
descendait. Le  blind¹  se fraya  p¹niblement un chemin  le long  du camion,
l'¹coutille de la  tourelle s'ouvrit et livra passage °  un homme en chemise
de nuit de cotonnette avec des rubans flottants qui cria ° Perets d'une voix
m¹contente : "Alors, mon cher? Il faut circuler et toi tu restes l°!"
     Perets enfouit son visage dans ses mains et ferma les yeux.
     Je ne  partirai jamais d'ici, pensa-t-il, h¹b¹t¹. Je ne sers ° personne
ici, je suis absolument inutile, mais ils ne me laisseront pas partir d'ici,
mºme si  pour cela  il  fallait  entreprendre  une guerre ou  organiser  une
inondation...
     - Vos papiers, s'il vous pla¾t, dit  une voix  tra¾nante de  vieillard,
tandis qu'une main tapotait l'¹paule de Perets.
     - Quoi?
     - Les documents. Vous les avez pr¹par¹s?
     C'¹tait un vieillard  en imperm¹able de toile cir¹e, la poitrine barr¹e
par un fusil Berdan suspendu ° une cha¾nette m¹tallique v¹tust¹.
     - Quels papiers? Quels documents? Pourquoi faire?
     - Ah!  GOSPODINE Perets! dit le vieillard.  Vous n'avez pas entendu  ce
qu'on a dit sur la  situation? Vous devriez d¹j° avoir tous vos papiers ° la
main, d¹pli¹s bien ° plat, comme au mus¹e...
     Perets lui  donna son certificat. Le  vieillard, les coudes appuy¹s sur
son  Berdan, examina longuement  les  cachets,  confronta la photo  avec  le
visage de Perets et dit :
     -  Vous avez  comme qui dirait  maigri, HERR Perets. On dirait que vous
n'avez plus de figure. Vous travaillez trop.
     Il lui rendit le certificat.
     - Que se passe-t-il? demanda Perets.
     - Il se passe ce qui est pr¹vu de se passer, dit  le  vieillard soudain
s¹v¸re. Il  se passe que  c'est la situation num¹ro six cent soixante-quinze
fraction P¹gase. C'est-°-dire l'¹vasion.
     - Quelle ¹vasion? D'oÉ?
     - Celle qui est pr¹vue par la situation, dit le vieillard en commen·ant
° redescendre l'¹chelle. ×a  peut partir d'un moment ° l'autre, alors faites
attention ° vos oreilles. Il vaut mieux que vous gardiez la bouche ouverte.
     - Bon, dit Perets. Merci.
     D'en bas s'¹leva la voix furieuse du chauffeur Voldemar :
     - Qu'est-ce  que tu maquilles ici, vieux  schnock? Je vais t'en montrer
des papiers! Tu l'as vu, celui-l°? et maintenant d¹campe, si tu as vu...
     Une b¹tonni¸re qu'on tirait ° la main passa ° proximit¹, accompagn¹e de
cris et de pi¹tinements. Tous ses  poils  h¹riss¹s, le chauffeur Voldemar se
hissa ° bord. En marmonnant des jurons, il mit le moteur en marche et claqua
bruyamment la porti¸re. Le camion d¹marra s¸chement  et prit  la  grand-rue,
passant  devant  les gens en tenue  de nuit qui  agitaient  leurs  filets  °
papillons. "On  va au garage, se dit Perets. Bah! de toute fa·on...  Mais je
ne toucherai pas ° la valise. J'en ai assez de la tra¾ner, qu'elle aille  au
diable."  II  frappa haineusement  la valise  du  talon.  La voiture  quitta
soudain la rue principale,  vira brutalement, enfon·a une barricade faite de
tonneaux vides et de t¹l¸gues et poursuivit sa route. Un avant-train arrach¹
° un fiacre ballotta quelques instants sur le radiateur, puis il se  d¹tacha
et passa sous les roues avec un craquement. Le camion suivait maintenant une
¹troite ruelle lat¹rale.  L'air renfrogn¹, une cigarette ¹teinte  au coin de
la  bouche, Voldemar tournait  l'¹norme volant,  courbant et  redressant son
corps  tout  entier. Non,  on ne va pas  au garage,  pensa  Perets. Pas  aux
ateliers non plus. Et pas sur le Continent. Les petites rues ¹taient sombres
et  vides. Des  masques de carton avec des inscriptions ainsi  que  des bras
¹cart¹s  furent  fugitivement  r¹v¹l¹s  par  la  lumi¸re  des  phares,  puis
disparurent et ce fut tout.
     - Qu'est-ce  que  j'ai eu comme id¹e,  dit Voldemar.  Je  voulais aller
directement sur le Continent, et puis je vois que  vous dormez et je me dis,
autant passer au garage, faire une petite partie d'¹checs... L° je rencontre
Achille  l'ajusteur,  on  va  chercher  du  k¹fir,  on   le  boit,  on  sort
l'¹chiquier... Je lui  propose un gambit de  la reine, il  accepte, tout  se
passe bien... Je suis en E4, lui en C6...  Je  lui  dis : "Tu peux faire des
pri¸res." Et l° ·a a commenc¹... Vous n'avez pas une cigarette, PAN Perets?
     Perets lui donna une cigarette.
     - Et cette ¹vasion, qu'est-ce que c'est? demanda-t-il. OÉ allons-nous?
     -  Une  ¹vasion  tout  °  fait ordinaire, dit Voldemar  en allumant  sa
cigarette. Il y  en a chaque ann¹e comme  ·a. Une machine  s'est ¹vad¹e chez
les ing¹nieurs. Et maintenant, tout le monde  a re·u l'ordre de  l'attraper.
Voil°, on la cherche.
     C'¹tait  la limite de la  colonie.  Des gens erraient  dans un  terrain
vague ¹clair¹ par la lune. Ils avaient l'air de jouer ° colin-maillard : ils
marchaient  les  jambes  °  demi fl¹chies,  les bras  largement ¹cart¹s. Ils
avaient tous les yeux band¹s. L'un d'eux heurta un  poteau de plein fouet et
poussa  sans doute un cri de  douleur,  car les autres s'arrºt¸rent  tous en
mºme temps et se mirent ° remuer prudemment la tºte.
     - C'est chaque ann¹e le  mºme guignol, disait  Voldemar.  Ils  ont  des
cellules photo-¹lectriques, des engins  acoustiques, cybern¹tiques, ils  ont
mis des fain¹ants de garde dans tous les coins - et pourtant chaque ann¹e ·a
rate pas, il y en a une qui s'¹chappe. Alors on te dit : "Abandonne tout, va
et cherche." Mais qui aurait envie de la chercher? Qui aurait envie de faire
connaissance avec,  je te le demande?  Suffit que tu l'aper·oives du coin de
l'oeil, et termin¹ : ou bien on te met ing¹nieur, ou bien on t'envoie,  dans
une base ¹loign¹e, planter des choux quelque part dans la forºt, pour que tu
puisses pas crier partout ce que tu as vu. Alors tout le monde finasse ° qui
mieux mieux. Il y  en a  qui se bandent les yeux  pour  rien voir,  d'autres
qui...  Mais celui  qui a un  peu  plus de  cervelle, il se met ° courir  en
hurlant ° s'en faire p¹ter les cordes vocales. Il demande les papiers °  un,
il en  fouille  un autre, ou  alors il monte  simplement  sur  un toit  pour
pousser des cris. ×a va bien dans le d¹cor, et il y a aucun risque...
     - Et nous, on va aussi se mettre ° chercher? demanda Perets.
     - Evidemment, qu'on cherche. Les gens cherchent, on  fait comme tout le
monde.  Pendant six  heures  d'horloge. C'est  l'ordre : si au  bout  de six
heures la machine n'a pas ¹t¹ retrouv¹e, on la d¹truit ° distance. Comme ·a,
ni vu ni  connu. Autrement,  ·a pourrait  tomber entre des mains ¹trang¸res.
Vous avez vu tout ce ramdam dans l'Administration? Eh bien! c'est  encore un
silence de paradis, vous allez voir, ° cÄt¹ de ce qui va se  passer dans six
heures. C'est que personne ne sait  oÉ cette machine  a bien pu  se fourrer.
Elle est peut-ºtre dans ta poche. Et  on lui met une charge puissante,  pour
que ·a risque pas de foirer... L'ann¹e derni¸re, la machine se  trouvait aux
bains.  Et justement,  il y avait un  tas de  gens qui ¹taient all¹s l°,  se
mettre  °  l'abri. Les bains,  on  se  dit, c'est un endroit  humide, qui se
remarque  pas...  Et moi  j'y  ¹tais aussi.  Les bains,  je  m'¹tais  dit...
L'explosion m'a projet¹ ° travers la fenºtre, ·a a pas fait un pli, comme si
j'avais ¹t¹ emport¹ par une vague. J'ai pas eu le temps de dire ouf et je me
suis retrouv¹  assis sur un tas de  neige,  avec des  poutres enflamm¹es qui
passaient au-dessus de ma tºte...
     C'¹tait  maintenant la rase  campagne,  une herbe rabougrie, la lumi¸re
vague de  la lune, une route  blanche d¹fonc¹e. A gauche, l°  oÉ se trouvait
l'Administration, des lumi¸res recommen·aient ° s'agiter en tous sens.
     - Il y a une chose que je ne comprends pas, dit Perets. OÉ est-ce qu'on
va la chercher? On ne sait mºme  pas ce que c'est...  Si elle est grande  ou
petite, claire ou sombre...
     -  ×a,  vous  allez le voir bientÄt, promit Voldemar. Je  vais  vous le
montrer dans cinq minutes. Comment font les gens intelligents?  Sapristi, oÉ
il est cet endroit?...  Je l'ai perdu. J'ai pris vers la gauche, ¹videmment.
Ah-ah, ° gauche...  L°-bas le d¹pÄt de mat¹riel, donc il faut prendre plus °
droite...
     Le  camion  quitta  la  route et se mit ° tressauter sur des  mottes de
terre. A gauche, le d¹pÄt de mat¹riel -  des rang¹es  de containers clairs -
ressemblait ° une ville morte dans la plaine.
     ... Evidemment elle n'avait pas  pu y tenir. Ils l'avaient ¹branl¹e sur
le  banc  vibrateur, ils l'avaient tortur¹e pensivement, ils avaient fouill¹
ses entrailles, brËl¹  les  nerfs d¹licats avec des fers ° souder, l'avaient
suffoqu¹e  avec  des odeurs  de  colophane  l'avaient  oblig¹e  °  faire des
stupidit¹s, l'avaient  cr¹¹e pour  qu'elle fasse des  stupidit¹s,  l'avaient
perfectionn¹e pour  qu'elle fasse des stupidit¹s encore plus stupides, et le
soir venu ils  l'abandonnaient,  ¹puis¹e, sans force, dans un  r¹duit sec et
chaud.  Et  finalement elle avait d¹cid¹  de  partir, bien que sachant  tout
d'avance  - que sa  fuite ¹tait insens¹e et qu'elle ¹tait condamn¹e. Et elle
¹tait partie, portant en elle une charge suicidaire. Et maintenant elle  est
quelque  part  dans l'ombre, d¹pla·ant doucement ses jambes articul¹es, elle
regarde,  elle ¹coute et  elle  attend... Et  maintenant elle a parfaitement
compris ce qu'elle ne faisait auparavant que soup·onner : qu'il n'y a pas de
libert¹, que les portes soient ouvertes ou  ferm¹es devant soi, qu'il  n'y a
que la stupidit¹ et le chaos, et qu'il n'y a que la solitude...
     -  Ah!  dit  avec  satisfaction Voldemar, la voil°, la  tr¸s ch¸re,  la
bien-aim¹e...
     Perets ouvrit les yeux mais ne  parvint  ° apercevoir devant lui qu'une
grande mare noire, un mar¹cage mºme ; il entendit le moteur qui s'emballait,
puis une  vague  de boue se  leva et  vint frapper le pare-brise.  Le moteur
rugit ° nouveau sauvagement, puis se tut.
     -  Voil° comment c'est chez nous, dit Voldemar. Les six roues patinent.
Comme le savon dans la cuvette. Vu?
     Il fourra son m¹got dans le cendrier et entrouvrit sa porti¸re.
     - Il y a quelqu'un d'autre ici... H¹ l'ami, ·a va?
     - ×a va! dit une voix qui venait de l'ext¹rieur.
     - Tu l'as attrap¹e?
     - J'ai attrap¹ un rhume, dit la voix de l'ext¹rieur. UND cinq tºtards.
     Voldemar  ferma   vigoureusement   la  porti¸re,   alluma   la  lumi¸re
int¹rieure, jeta un regard sur Perets, lui fit un clin d'oeil, alla chercher
une mandoline sous  son si¸ge et,  inclinant la tºte et l'¹paule droite,  se
mit ° pincer les cordes.
     -  Installez-vous, installez-vous,  proposa-t-il aimablement.  On  a du
temps jusqu'au matin, jusqu'° ce que le tracteur arrive.
     - Merci, dit humblement Perets.
     - Je ne vous ennuie pas? demanda poliment Voldemar.
     - Non-non, dit Perets, je vous en prie.
     Voldemar rejeta la tºte en  arri¸re,  ferma  les yeux et entonna  d'une
voix m¹lancolique :
     II n'est pas de limite ° mon chagrin, Je divague,  erre et m'¹puise  en
vain, Dis-moi la raison de ta froideur, Donne-moi la clef de mon malheur.
     La boue s'¹coulait lentement le long du pare-brise et Perets commen·a °
distinguer  le marais qui  brillait sous  la  lune et la  silhouette ¹trange
d'une  voiture  qui  ¹mergeait  au milieu  du marais. Il  mit en marche  les
essuie-glaces et d¹couvrit avec stup¹faction, embourb¹e jusqu'° la  tourelle
dans la fondri¸re, l'automitrailleuse de tantÄt.
     Depuis qu'avec lui tu es partie, Je n'ai plus rien ° faire de ma vie.
     Voldemar  tapa  sur les  cordes de toutes ses  forces, fit un couac  et
toussa vigoureusement.
     - Eh,  l'ami!  fit  la  voix  de  1  ext¹rieur. Tu  n'as  pas  quelques
amuse-gueule?
     - Et alors? cria Voldemar.
     - J'ai du k¹fir.
     - Je suis pas seul!

     - Venez tous!  Il y en a pour tout le monde. On a fait  des provisions!
On savait oÉ on allait!
     Le chauffeur Voldemar se tourna vers Perets.
     -  Alors?  dit-il  avec  enthousiasme.  On  y va?  On  boira  du k¹fir,
peut-ºtre on jouera au tennis... Hein?
     - Je ne joue pas au tennis, dit Perets.
     Voldemar cria :
     - On arrive! Le temps de gonfler le canot!
     Il sortit de la cabine et se hissa rapidement dans la caisse, comme  un
singe,  remua de  la  ferraille et  laissa  tomber  quelque  chose  tout  en
sifflotant  joyeusement. Puis il y eut un grand bruit d'eau, des grattements
de pieds  sur le  bord et la voix de Voldemar s'¹leva, provenant de  quelque
part vers le bas : "C'est prºt, monsieur Perets, vous pouvez embarquer, mais
prenez la mandoline!" En bas, sur la surface brillante de la boue liquide se
trouvait  un canot  pneumatique et ° son  bord,  tel un gondolier,  Voldemar
solidement camp¹ sur ses jambes,  une grande pelle de sapeur °  la  main, un
sourire joyeux aux l¸vres, qui levait les yeux vers Perets.
     ... Dans la  vieille automitrailleuse rouill¹e  qui datait de Verdun il
faisait chaud  °  donner la  naus¹e, cela  empestait l'huile  chaude et  les
vapeurs d'essence,  une petite  lampe  p²lote ¹clairait la tablette  de  fer
couverte de  graffiti, les  pieds  pataugeaient dans  la boue, l'armoire  en
fer-blanc  toute  caboss¹e   qui  contenait  les  rations  de  combat  ¹tait
maintenant bourr¹e de bouteilles de k¹fir,  tout le monde ¹tait  en tenue de
nuit et tous se grattaient des cinq doigts de leur main leur poitrine velue,
tout le monde ¹tait ivre, la mandoline irritait les nerfs, et le mitrailleur
en chemise de cotonnette de la tourelle pour qui on n'avait pu trouver de la
place en bas  laissait tomber la  cendre  de sa cigarette et parfois tombait
lui-mºme sur le dos en disant ° chaque fois : "Pardon, je me suis tromp¹..."
et on l'aidait ° remonter avec de gros rires...
     - Non, dit  Perets, merci Voldemar, je reste ici.  J'ai besoin de faire
un peu de lessive... et je n'ai pas encore fait ma gymnastique.
     -  Ah bon! dit Voldemar avec respect, dans ce cas-l°  c'est  diff¹rent.
Alors je vais y  aller, et quand  vous aurez fini votre lessive, appelez  de
suite et on viendra vous chercher... Il me faudrait juste la mandoline.
     Il s'¹loigna  avec  sa  mandoline et  Perets  resta assis ° le regarder
faire : il commen·a d'abord par essayer de ramer avec sa pelle, ce qui avait
pour seul r¹sultat de faire tourner  le canot sur place, puis il se mit ° se
repousser  avec la pelle, comme avec une perche, et tout  alla bien. La lune
l'inondait d'une lumi¸re morte et il ¹tait  comme le  dernier homme apr¸s le
dernier D¹luge qui navigue entre les sommets des  plus hautes  maisons, tr¸s
seul, cherchant ° ¹chapper  °  la solitude  et encore plein d'esp¹rance.  Il
arriva  °  l'automitrailleuse,   fit  sonner  son  poing  sur  le  blindage,
l'¹coutille  s'ouvrit et des gens parurent  qui pouss¸rent des hennissements
joyeux et le tir¸rent la tºte en bas ° l'int¹rieur. Et Perets resta seul.
     Il ¹tait  seul, seul, comme peut l'ºtre l'unique passager d'un train de
nuit  qui tire en hoquetant trois  petits wagons ¹lim¹s sur un embranchement
promis  ° la disparition  ; dans le wagon tout grince  et chancelle, le vent
souffle ° travers les vitres bris¹es des  fenºtres  d¹jet¹es et apporte avec
lui les poussi¸res et l'odeur du charbon brËl¹ ; sur le plancher tressautent
des m¹gots et des  bouts de papier froiss¹s, un chapeau de  paille laiss¹ l°
par quelqu'un se balance ° un crochet  et  quand le  train arrivera enfin au
terminus,  l'unique voyageur descendra sur un quai vermoulu  et il n'y  aura
personne pour l'attendre, il  le  sait, et il rentrera  chez lui et  l° fera
cuire sur le fourneau une omelette de deux oeufs avec un  bout  de saucisson
vieux de trois jours qui commence ° moisir...
     Soudain l'automitrailleuse trembla,  se  mit ° cogner  et fut illumin¹e
par les  brusques  lueurs d'explosions spasmodiques.  Des centaines  de fils
brillants  et multicolores  se  mirent ° courir au-dessus de la plaine et la
lueur des explosions jointe au  faible ¹clat de la lune permit de distinguer
sur  le miroir lisse du marais des cercles  qui  s'¹largissaient ° partir de
l'automitrailleuse. Quelqu'un en blanc parut ° la tourelle et d¹clama sur un
ton hyst¹rique :
     "Messieurs! Mesdames! Salut des Nations! Avec le  plus parfait respect,
Votre  Splendeur,  j'ai  l'honneur  de   rester,  tr¸s  v¹n¹rable  princesse
Dikobella,  votre   tr¸s  humble  serviteur,  technicien-pr¹pos¹,  signature
illisible... '
     L'automitrailleuse  trembla  °  nouveau,  il  y  eut  les  ¹clairs  des
d¹tonations, puis ° nouveau le silence.
     "Je l²cherai sur  vous des lianes dont  on  ne se d¹fait pas, et  votre
famille sera balay¹e  par  la jungle, les  toits s'effondreront, les poutres
crouleront, et l'ortie, l'ortie am¸re envahira vos maisons" - pensa Perets.
     La  forºt  avan·ait,  grimpait  le long de la corniche,  escaladait  le
rocher abrupt, pr¹c¹d¹e par des  vagues de brouillard lilas d'oÉ ¹mergeaient
des myriades  de  tentacules  verts  qui pressaient et tordaient, tandis que
dans les rues s'ouvraient les  cloaques,  que les  maisons s'engloutissaient
dans les lacs insondables et que  les  arbres sauteurs surgissaient  sur les
pistes d'envol b¹tonn¹es devant les avions bourr¹s ° craquer de gens empil¹s
pºle-mºle  avec  les  bouteilles   de   k¹fir,   les  cartons  griff¹s,  les
coffres-forts  lourds   --  et  la  terre  s'¹cartait  sous  le  rocher,  et
l'aspirait. Ce serait si logique, si nature], que personne ne serait ¹tonn¹,
tout le monde serait seulement effray¹ et accepterait l'an¹antissement comme
le ch²timent que chacun attendait d¹j° depuis longtemps dans l'effroi. Et le
chauffeur  Touzik  courrait  comme  une  araign¹e  au  milieu  des  cottages
chancelants et chercherait Rita pour avoir ° la fin son dË, mais ne l'aurait
pas...
     Trois  fus¹es s'¹lanc¸rent  de l'automitrailleuse et une voix militaire
rugit  :  "Les  tanks, °  droite, le couvert,  ° gauche!  Equipage, sous  le
couvert!" Et quelqu'un qui avait un d¹faut de langue reprit : "Les femmes, °
gauche,  les  lits,   °  droite!  Eq-quipage,  aux  lits!"  II  y  eut   des
hennissements et des bruits de galop qui n'avaient plus rien d'humain, comme
si un troupeau d'¹talons de  race  ¹tait en train  de se  battre  dans cette
bo¾te de  fer ° la  recherche d'une  issue vers l'espace, vers les  juments.
Perets  ouvrit la porti¸re et  regarda °  l'ext¹rieur.  Sous  ses  pieds  se
trouvait  la  fange,   une   ¹paisse  couche  de  fange  puisque  les  roues
monstrueuses du camion s'enfon·aient jusqu'au moyeu dans le liquide gras. Il
est vrai que la rive ¹tait proche.
     Perets grimpa  dans  la  caisse  et  marcha  longtemps  pour  atteindre
l'arri¸re de cette immense cuve d'acier qui grondait sous  ses pas,  puis il
escalada la ridelle  et descendit jusqu'°  l'eau par l'une  des innombrables
¹chelles.  Il resta  quelque temps  au-dessus du liquide  glac¹ ° rassembler
tout son courage, mais quand la  mitrailleuse se remit ° tirer il plissa les
paupi¸res et sauta. La masse visqueuse c¹da sous lui, longtemps, pendant une
infinit¹ de temps, et quand enfin il sentit un sol r¹sistant sous ses pieds,
lu boue lui arrivait ° la poitrine. Il  s'allongea de  tout son  long sur la
boue et commen·a ° pousser avec ses genoux  en prenant appui avec ses mains.
Au d¹but il ne fit que rester sur place, puis il s'adapta et fut tr¸s ¹tonn¹
de se retrouver rapidement sur la terre ferme.
     "J'aimerais bien  trouver des gens quelque part, pensa-t-il.  Juste des
gens, pour commencer  :  propres,  bien  ras¹s, attentifs, accueillants. Pas
besoin de grandes envol¹es  de pens¹es, pas  besoin  de talents ¹tincelants.
Pas  besoin de  buts grandioses ni de d¹goËt de  soi.  Je voudrais seulement
qu'ils joignent les mains en me voyant et que quelqu'un coure me remplir une
baignoire, que quelqu'un  coure  chercher du  linge  propre  et  pr¹parer la
th¹i¸re,  et  que personne ne me demande de  papiers ni ne  me  r¹clame  une
autobiographie en trois exemplaires compl¹t¹e par vingt empreintes digitales
doubl¹es.  Et  surtout  que personne ne se pr¹cipite au t¹l¹phone  pour dire
confidentiellement °  qui  de droit qu'un inconnu est arriv¹, plein de boue,
qu'il  se nomme  Perets,  mais qu'il  est peu probable que ce  soit vraiment
Perets, puisque Perets est parti sur le Continent, que la note de  service °
ce propos est d¹j° prºte, et qu'elle  sera affich¹e demain... Pas besoin non
plus  qu'ils  soient des farouches partisans ou des adversaires  r¹solus  de
quoi  que  ce  soit.  Pas besoin qu'ils  soient des adversaires  r¹solus  de
l'ivrognerie, du  moment qu'ils ne sont  pas  eux-mºmes  des  ivrognes.  Pas
besoin  qu'ils  soient des farouches  partisans  de  la m¸re-v¹rit¹,  pourvu
qu'ils  ne  mentent  pas   et  ne   disent  pas  d'horreurs,  par-devant  ou
par-derri¸re.  Et  qu'ils  ne  demandent  pas  °  un  homme  de correspondre
pleinement ° tel ou tel id¹al, mais qu'ils le prennent  tel qu'il est... Mon
Dieu, se dit Perets, c'est possible que je veuille tant de choses?"
     II  s'avan·a sur la  route  et chemina  longtemps vers les lumi¸res  de
l'Administration.  L°-bas,  des  projecteurs ne cessaient de s'allumer,  des
ombres  couraient, des  fum¹es multicolores  s'¹levaient. L'eau  grognait et
clapotait  dans  ses souliers, ses vºtements  qui  avaient commenc¹ ° s¹cher
l'enserraient comme  dans une bo¾te et bruissaient comme du carton, de temps
en temps des plaques de boue se  d¹tachaient de son pantalon et s'¹crasaient
sur la route, et ° chaque fois il croyait avoir perdu son  portefeuille avec
ses papiers - il mettait alors la main  ° sa  poche, pris de  panique. Et en
arrivant au d¹pÄt de mat¹riel, une id¹e angoissante  lui traversa l'esprit :
ses papiers  ¹taient mouill¹s, et tous  les tampons et  signatures s'¹taient
r¹pandus  et  ¹taient  devenus  illisibles,  irr¹m¹diablement  suspects.  Il
s'arrºta, ouvrit avec ses mains glac¹es son portefeuille, en sortit tous les
certificats,  tous les laissez-passer, toutes  les  attestations,  tous  les
permis et  entreprit  de les  examiner  sous  la  lune.  En  fait,  rien  de
terrifiant  ne s'¹tait  produit et l'eau n'avait  endommag¹ qu'un certificat
sur papier armori¹ qui attestait ° grand renfort de termes que le porteur de
la  pr¹sente  avait subi la s¹rie des vaccinations et  avait  ¹t¹ autoris¹ °
travailler  sur les machines ° calculer. Il  remit alors  tous les documents
dans  son  portefeuille,  les glissant  soigneusement  entre les billets  et
s'apprºtait  °  repartir  quand soudain  il  se  vit  arrivant dans  la  rue
principale : les gens avec  leurs masques de carton et  leurs barbes coll¹es
de travers qui l'attrapent par le bras, qui  lui bandent les  yeux,  qui lui
donnent quelque chose ° flairer, qui  lui ordonnent : "Cherche! Cherche!" et
qui  lui disent : "Vous vous souvenez de l'odeur,  employ¹  Perets?", et qui
l'excitent : "Ksss, ksss, imb¹cile,  cherche!" A cette id¹e, sans s'arrºter,
il quitta la route  et se mit °  courir,  pli¹  en  deux,  vers le d¹pÄt  de
mat¹riel, plongea dans l'ombre  des ¹normes caisses de bois clair, s'empºtra
les  jambes dans quelque chose  de  mou  et finit  sa  course sur un tas  de
chiffons et d'¹toupe.
     L'endroit ¹tait chaud et sec. Les  parois rugueuses des caisses ¹taient
brËlantes, ce  qui le r¹jouit d'abord, puis l'¹tonna plutÄt.  Aucun bruit ne
parvenait de  l'int¹rieur, mais il se souvint de l'histoire des machines qui
sortaient toutes seules des  caisses et comprit que les caisses avaient  une
vie ° elles, ce qui, loin de l'effrayer, lui donna au contraire un sentiment
de s¹curit¹. Il s'assit confortablement, Äta ses chaussures  humides, retira
ses chaussettes tremp¹es et s'essuya les pieds  avec un morceau d'¹toupe. Il
faisait si chaud, on ¹tait si bien qu'il pensa : "C'est vraiment ¹trange que
je  sois seul ici. Personne  n'a  donc  pens¹ qu'il ¹tait beaucoup  mieux de
rester ici plutÄt que  d'aller se  tra¾ner dans  les terrains vagues avec un
bandeau sur  les yeux ou  d'aller se  planter dans un mar¹cage  putride?" II
s'adossa °  une feuille  de contre-plaqu¹ brËlante, appuya ses pieds nus sur
la face  oppos¹e et se sentit une envie  de chantonner. Au-dessus de sa tºte
se  trouvait une fente  ¹troite qui  laissait  appara¾tre une  bande de ciel
blanchie par la lune, parsem¹e de quelques ¹toiles h¹sitantes. On entendait,
venant d'on ne sait  oÉ, une sourde rumeur,  des craquements, des bruits  de
moteurs, mais cela ne le concernait absolument pas.
     "Ce serait bien de rester ici pour toujours, pensa-t-il. Puisque  je ne
peux pas  partir pour le Continent, je resterai toujours ici. Tu parles, les
machines! Nous sommes tous  des machines. Seulement nous sommes des machines
avari¹es ou mal r¹gl¹es."
     ... Il existe, messieurs, une opinion  selon laquelle l'homme ne pourra
jamais  s'entendre  avec les machines.  Et nous  n'allons pas, citoyens,  la
discuter.  Le  Directeur  partage  aussi  cette  opinion.  Et  Claude-Octave
Domarochinier pense de  mºme. Qu'est-ce donc qu'une  machine?  Un  m¹canisme
inanim¹,  priv¹ de toute  la pl¹nitude des sens  et ne pouvant pas ºtre plus
intelligent   que  l'homme.  Encore  une   fois  c'est  une  structure   non
albumineuse, encore  une fois  la  vie  ne  peut se r¹duire °  des processus
physiques  et   chimiques,   et  donc  la   raison...   A  cet   instant  un
intellectuel-lyrique avec trois  mentons et un  noeud papillon  grimpa  ° la
tribune, tira  impitoyablement sur son plastron empes¹  et  prof¹ra avec des
sanglots dans la  voix : "Je ne  peux pas... Je ne veux pas... L'enfant rose
qui  joue  avec son hochet...  les saules pleureurs  qui  se  penchent  vers
l'¹tang... les  petites filles en tablier blanc...  Elles  lisent des  vers,
elles pleurent, elles pleurent!... Sur la belle ligne du po¸te... Je ne veux
pas que le  fer ¹lectronique ¹teigne  ces yeux... ces l¸vres...  ces  jeunes
seins timides...  Non,  la machine ne  deviendra  pas plus intelligente  que
l'homme! Parce que je... parce que nous... Nous  ne  le voulons pas! Et cela
ne sera jamais! Jamais!!! Jamais!!!" On se pr¹cipita sur lui avec des verres
d'eau,  tandis  qu'°  quatre  cents  kilom¸tres  au-dessus  de  ses  boucles
neigeuses passait,  silencieux,  mort, vigilant,  un satellite-exterminateur
rempli d'explosif nucl¹aire.
     "Je  ne le veux pas non plus, pensa  Perets, mais  il ne faut  pas ºtre
aussi  stupidement imb¹cile. Bien sËr, on peut lancer une campagne  pour  la
pr¹vention de l'hiver,  faire  le  sorcier apr¸s s'ºtre  goinfr¹  de  fausse
oronge, jouer  du tambour  de basque,  crier des  incantations, mais il vaut
tout de mºme mieux avoir  des pelisses et s'acheter  des  bottes fourr¹es...
D'ailleurs, ce  protecteur  ° cheveux  blancs des jeunes  poitrines  timides
raconte  tout ce  qu'il  veut  °  sa tribune,  puis  il va prendre  chez  sa
ma¾tresse la  burette  de la machine °  coudre, va rejoindre  en  dou¹e  une
grosse  bºte  ¹lectronique  et  commence  °  lui  graisser  les  pignons  en
surveillant  anxieusement  les cadrans  et  en  poussant  des  petits  rires
respectueux quand il re·oit le courant.  Seigneur,  sauve-nous  des stupides
imb¹ciles ° cheveux blancs. Et  n'oublie pas. Seigneur, de nous  sauver  des
imb¹ciles intelligents avec des masques de carton...
     -  Je crois  que tu fais des rºves, pronon·a une voix  de basse quelque
part  au-dessus de  sa tºte. Je sais  par exp¹rience  que les rºves laissent
parfois un arri¸re-goËt tr¸s d¹sagr¹able. Parfois mºme, on est comme  frapp¹
de paralyse. Impossible  de remuer, impossible de travailler. Puis ·a passe.
Tu  devrais travailler  un peu. Pourquoi pas? Et  tous les  arri¸re-goËts se
transformera Lent en plaisir.
     -  Ah!  je  ne  peux  pas  travailler,  objecta  une  voix  fluette  et
capricieuse.  Tout  m'ennuie. C'est toujours  la  mºme chose  :  le fer,  la
mati¸re plastique, le b¹ton, les gens.  J'en suis satur¹. Pour moi, il n'y a
jamais aucun plaisir  l°-dedans. Le monde est si  beau et si divers,  et  je
reste ° la mºme place ° mourir d'ennui.
     - Tu devrais te d¹cider ° changer de place, grin·a au loin un vieillard
acari²tre.
     - Facile ° dire, changer  de place! En  ce moment  je ne suis pas  ° ma
place  habituelle,  et je  m'ennuie quand  mºme.  Et ·a a  ¹t¹ difficile  de
partir!
     - Bon, dit la voix de basse sur un ton pos¹. Mais qu'est-ce que tu veux
alors?  C'est presque  inconcevable. De  quoi peux-tu avoir envie si tu n'as
pas envie de travailler?
     - Ah! vous ne comprenez donc pas? Je veux vivre une vie pleine, je veux
voir  de nouveaux  endroits,  recevoir de nouvelles impressions,  ici  c'est
toujours la mºme chose...
     -  Revenez! rugit une voix  d'¹tain. Balivernes!  La mºme  chose, c'est
tr¸s bien. Hausse fixe! Compris? R¹p¹tez!
     - Ah! vous et vos commandements...
     C'¹taient sans aucun  doute les machines  qui parlaient. Perets ne  les
voyait  pas et n'avait  aucun  moyen de se les repr¹senter,  mais il imagina
soudain  qu'il ¹tait cach¹ sous le comptoir d'un magasin  de jouets et qu'il
¹coutait parler les jouets familiers de son enfance, mais des jouets devenus
gigantesques,  et  par  l°  effrayants. Cette  voix  fluette  et  hyst¹rique
appartenait ¹videmment °  Jeanne, la poup¹e  de  cinq  m¸tres de  haut. Elle
portait une robe de tulle bariol¹e, et elle avait un visage joufflu, rose et
immobile avec des yeux qui roulaient, des  bras ¹pais, absurde  ment ¹cart¹s
et  des  pieds  aux  doigts  coll¹s  ensemble.   La  basse,  c'¹tait  l'ours
gigantesque  Vinni  Puch. qui tenait ° peine  dans le container, d¹bonnaire,
¹bouriff¹, bourr¹ de sciure, brun avec des yeux-boutons en verre. Les autres
¹taient aussi des jouets, mais Perets ne pouvait encore savoir lesquels.
     - Je pense qu'il  faudrait quand mºme que tu travailles, grommela Vinni
Puch. Consid¸re qu'il y a ici des cr¹atures  qui ont eu moins  de chance que
toi. Par exemple, notre jardinier. Il  voudrait  bien  travailler.  Mais  il
reste ici ° penser jour et nuit, parce que le plan d'action n'est pas encore
d¹termin¹.  Et jamais  personne  ne  l'a  entendu se  plaindre.  Un  travail
monotone,  c'est aussi  un travail.  Un  plaisir monotone,  c'est  encore un
plaisir. Ce n'est pas une raison pour discuter de la mort et ainsi de suite.
     - Ah! vous ne comprenez pas, dit la poup¹e Jeanne. Chez vous tantÄt les
rºves  sont   cause  de  tout,  tantÄt  je  ne   sais  pas.  Mais  j'ai  des
pressentiments.  Je ne me trouve pas de place. Je  sais qu'il va y avoir une
terrible explosion,  et  ° la moindre ¹tincelle  je  vole en ¹clats et je me
transforme en vapeur. Je le sais, je l'ai vu.
     - Revenez! tonna la voix d'¹tain.  C'est assez! Que savez-vous  sur les
explosions? Vous pouvez  courir vers l'horizon ° n'importe quelle vitesse et
sous  n'importe quel  angle. Et celui  qui  le veut peut  vous  atteindre de
n'importe quelle  distance, et  ce  sera  une v¹ritable explosion,  pas  une
petite vapeur  mondaine.  Mais  est-ce que celui  qui  le veut,  c'est  moi?
Personne  ne le dira, et mºme  s'il le voulait, il n'y  parviendrait pas. Je
sais ce que je dis. Compris? R¹p¹tez.
     Il y avait beaucoup de stupide assurance dans tout ·a. C'¹tait une fois
pour toutes un ¹norme tank m¹canique.  C'est avec la  mºme assurance stupide
qu'il  escaladait  avec  ses  chenilles en caoutchouc  une  bottine  mise en
travers de sa route.
     - Je ne sais pas °  quoi  vous pensez, dit la poup¹e Jeanne. Mais si je
suis venue ici, vers vous, vers les seules cr¹atures proches de moi, cela ne
signifie  pas, pour moi, que j'aie l'intention de courir vers l'horizon sous
certains  angles pour le  plaisir de qui  que  ce  soit.  Et  d'une  mani¸re
g¹n¹rale,  je vous prie de prendre en consid¹ration  que  ce n'est pas  avec
vous que je parle... Et pour ce qui est  du travail, je ne  suis pas malade,
je suis  un ºtre normal, et des  plaisirs me sont n¹cessaires, comme  ° vous
tous. Mais ce n'est  pas le v¹ritable travail, une  esp¸ce de  faux plaisir.
J'attends toujours le mien, le v¹ritable, mais  le sien non, non et  non. Et
je ne  sais pas pourquoi,  mais quand je commence ° penser, je n'arrive qu'°
des absurdit¹s.
     - Eh  bien!... fit la  voix de basse de  Puch.  Dans l'ensemble, oui...
Evidemment... Seulement... Humm...
     - Tout cela  est vrai! commenta une voix nouvelle, extrºmement jeune et
sonore. La fillette a raison. Il n'y a pas de travail v¹ritable...
     --  Travail  v¹ritable,  travail  v¹ritable!  grin·a  venimeusement  le
vieillard D'un seul coup il y a des mines de travail  v¹ritable. L'Eldorado!
Les mines du  roi Salomon! Ils  viennent  tous me voir avec leurs int¹rieurs
malades, avec leurs  sarcomes, leurs adorables fistules, leurs  app¹tissants
ad¹no¿des et appendices, leurs caries, ordinaires mais si fascinantes enfin!
Soyons  francs  :  ils gºnent,  ils  empºchent de travailler. Je ne sais pas
pourquoi  -  ils d¹gagent peut-ºtre  une  odeur  particuli¸re, ou  bien  ils
¹mettent un champ inconnu,  toujours est-il que quand ils se trouvent ° cÄt¹
de moi je deviens schizophr¸ne.  Je me  d¹double. Une moiti¹ de  moi-mºme  a
soif de volupt¹, essaye  de  saisir et de faire ce qui est n¹cessaire, doux,
d¹sir¹, l'autre tombe  dans la prostration et  se pose sans cesse  les mºmes
¹ternelles questions : est-ce que ·a  en vaut la  peine, et pourquoi, est-ce
que c'est moral... Vous par exemple, c'est de vous que je parle, vous faites
quoi, vous travaillez?
     - Moi? dit Vinni Puch. Naturellement... Mais  comment... De  votre part
c'est  tout de mºme ¹trange,  je ne m'attendais pas... Je termine le travail
sur un projet d'h¹licopt¸re, et puis apr¸s... J'ai d¹j° dit que j'avais fait
un tracteur merveilleux, c'¹tait un tel plaisir... Je crois que vous  n'avez
aucune raison de douter de mon travail.
     - Mais je ne doute pas, je ne doute pas, grin·a le vieillard. Dites-moi
seulement oÉ est ce tracteur?
     -  Allons... Je ne comprends mºme pas... Comment pourrais-je le savoir?
Et qu'est-ce que  j'en ai ° faire? En  ce  moment, ce qui m'int¹resse, c'est
l'h¹licopt¸re.
     - C'est  justement de  cela qu'il  s'agit!  dit l'astrologue. Vous n'en
avez rien ° faire. Vous  ºtes content de tout. Personne  ne vous ennuie.  On
vous  aide  mºme! Vous  avez  mis  au monde  un  tracteur en nageant dans le
bonheur,  et  les  gens  vous l'ont aussitÄt  enlev¹, pour que vous  ne vous
perdiez pas en  v¹tilles mais que vous puissiez jouir sur  un grand pied. Et
maintenant demandezlui si les hommes l'aident ou non.
     - Moi? rugit le Tank. Merde! Revenez! Quand quelqu'un va au polygone et
d¹cide de se d¹rouiller un peu, de faire  durer le plaisir, de jouer un peu,
de prendre la cible dans une fourchette d'encadrement azimutale,  ou, disons
verticale, c'est un toll¹ g¹n¹ral,  des cris et des clameurs  ¹coeurantes et
n'importe qui sombre dans le d¹sarroi. Mais ai-je dit que  ce  n'importe qui
c'¹tait moi? Non, vous n'attendez pas cela de moi. Compris? R¹p¹tez!
     - Et moi, et moi aussi! se mit ° jacasser la poup¹e Jeanne. Combien  de
fois me suis-je demand¹ pourquoi ils existent! Car  tout dans le monde  a un
sens, n'est-ce pas?  Et eux, je crois qu'ils n'en  ont pas.  Il  est ¹vident
qu'ils n'existent pas, ce ne sont que des phantasmes. Quand on essaye de les
analyser,  de prendre un ¹chantillon de la  partie  inf¹rieure, de la partie
sup¹rieure  et du milieu, ° chaque fois on se heurte ° un mur ou on  passe °
cÄt¹, ou alors on s'endort...
     -  Ils  existent  indubitablement, stupide  hyst¹rique que  vous  ºtes!
grin·a l'Astrologue.  Ils ont une partie  sup¹rieure,  une inf¹rieure et une
interm¹diaire,  et  toutes  ces  parties sont remplies de  maladies.  Je  ne
connais  rien  de plus  ravissant, aucune autre  cr¹ature  ne porte en  elle
autant d'objets de d¹lectation  que les hommes. Qu'entendez-vous par sens de
leur existence?
     - Mais arrºtez  de tout compliquer!  dit la voix jeune  et sonore.  Ils
sont simplement beaux.  C'est  un  v¹ritable  plaisir de les  regarder.  Pas
toujours, bien sËr, mais imaginez un  jardin. Il pourra ºtre  aussi beau que
vous voudrez, mais sans  les hommes  il ne sera pas complet,  il ne sera pas
achev¹. Il doit y avoir au moins une esp¸ce  d'homme  pour animer le jardin.
Ce peut ºtre les petits hommes aux  extr¹mit¹s  nues, qui ne marchent jamais
mais  courent toujours et jettent  des pierres... ou  les hommes moyens, qui
arrachent les fleurs... peu importe. Mºme  les hommes au  poil ¹bouriff¹ qui
courent  sur leurs  quatre extr¹mit¹s.  Un jardin sans eux, ce n'est  pas un
jardin.
     -  On  ne  peut  qu'ºtre  afflig¹ en  entendant de  pareilles inepties,
d¹clara le Tank.  Stupide! Les jardins nuisent  °  la visibilit¹, et pour ce
qui  est  des hommes, ils gºnent perp¹tuellement  tout un  chacun, et il est
tout simplement impossible de dire quelque chose de bien sur eux. Quoi qu'il
en  soit,  il  suffit  °  n'importe qui de  tirer une  bonne salve  sur  une
construction  oÉ, pour une raison ou pour  une autre, se trouvent des hommes
pour que disparaisse tout d¹sir de travailler, pour qu'on se sente somnolent
et que celui qui  a fait ·a, qui qu'il soit, s'endorme. Naturellement, je ne
dis pas cela pour moi, mais si quelqu'un disait cela de moi, auriez-vous des
objections ° pr¹senter?
     - On dirait que ces derniers temps vous parlez beaucoup des hommes, dit
Vinni Puch. Quel que  soit  le  point de d¹part  de la conversation, vous en
venez toujours aux hommes.
     -  Et  pourquoi  pas,  au  fait?  attaqua  imm¹diatement  l'Astrologue.
Qu'est-ce que  ·a peut  vous  faire? Vous ºtes  un opportuniste! Et si  nous
voulons parler, nous parlerons. Sans solliciter votre permission.
     - Je vous en prie, je vous en prie,  dit  tristement Vinni Puch. Avant,
nous  parlions  principalement  des  cr¹atures  vivantes,  du  plaisir,  des
projets, et maintenant je remarque que les hommes commencent °  occuper  une
place  de plus en plus grande dans nos conversations, c'est-°-dire  dans nos
pens¹es.
     Un silence se fit. Essayant de ne pas faire de bruit, Perets changea de
position -  il  se  coucha sur le cÄt¹ et  ramena un  genou vers son ventre.
Vinni  Puch a  tort.  Qu'ils  parlent  des  hommes,  qu'ils  parlent le plus
possible des hommes. Manifestement, ils connaissent tr¸s mal les hommes ; et
c'est pour  cela que ce qu'ils disent est int¹ressant. La v¹rit¹ sort  de la
bouche des  enfants. Quand les hommes  parlent d'eux-mºmes,  c'est soit pour
fanfaronner, soit pour se frapper la poitrine. C'est devenu lassant...
     -  Vous ºtes  tous  assez bºtes dans vos  jugements, dit  l'Astrologue.
Prenez  par exemple le Jardinier. J'esp¸re, vous comprenez que je suis assez
objectif pour  aller  au-devant  des plaisirs de mes  camarades. Vous  aimez
planter  des  jardins  et  tracer  des  parcs.  J'admets parfaitement.  Mais
dites-moi de gr²ce ce que font l°  les hommes? A quoi servent les hommes qui
l¸vent la patte pr¸s des arbres, ou ceux qui font cela d'une autre fa·on? Je
sens chez vous  une  sorte de nature malade. C'est comme  si en op¹rant  des
glandes,  j'exigeais  pour la  pl¹nitude  de mon  plaisir  que  l'op¹r¹ soit
envelopp¹ dans des chiffons de couleur...
     - C'est  simplement que vous  ºtes plutÄt sec  de  nature,  remarqua le
Jardinier, mais l'Astrologue ne l'¹coutait pas.
     - Ou bien vous, par exemple, poursuivit-il. Vous agitez perp¹tuellement
vos bombes et vos  fus¹es, vous  calculez des corrections-but et vous faites
la  fºte avec  vos  syst¸mes de vis¹e. Est-ce que cela ne vous  est pas ¹gal
qu'il  y  ait ou non des hommes  dans les constructions? Il semblerait qu'au
contraire  vous pourriez penser ° vos  camarades, ° moi par exemple. Suturer
des plaies! pronon·at-il rºveusement. Vous ne pouvez  pas  vous imaginer  ce
que c'est, suturer une belle blessure au ventre bien d¹chiquet¹e...
     -  Les hommes,  encore  les hommes, fit Vinni Puch sur un ton  afflig¹.
Cela fait la  septi¸me soir¹e  que  nous ne parlons  que  des hommes.  C'est
¹trange ° dire, mais  apparemment il s'est cr¹¹ entre les hommes  et vous un
certain lien, encore ind¹termin¹ mais assez solide. La nature de ce lien est
pour moi  tout °  fait obscure,  si  je fais exception pour  vous.  Docteur,
puisque les hommes sont pour vous une indispensable source de plaisir. D'une
mani¸re g¹n¹rale, tout ceci me para¾t ridicule et je crois que le temps  est
venu de...
     - Revenez! rugit le Tank. Le temps n'est pas encore venu.
     - Qu-quoi? demanda Vinni Puch, interloqu¹.
     - Le temps n'est pas encore venu, je dis, r¹p¹ta le Tank. Certains sont
¹videmment incapables  de savoir si le temps est venu ou non, d'autres -  je
ne les nommerai pas -  ne savent mºme pas que ce temps doit venir, mais tout
le monde sait tr¸s bien qu'il y aura in¹vitablement  un jour oÉ il  sera non
seulement possible de tirer sur les hommes qui se trouvent ° l'int¹rieur des
constructions  mais encore  n¹cessaire! Et  celui qui  ne tire  pas  est  un
ennemi! Un criminel! Le d¹truire! Compris? R¹p¹tez!
     - Je  devine  ce que cela peut ºtre, laissa tomber  l'Astrologue sur un
ton  d'une  douceur   inattendue.  Des  plaies  par   d¹chirure...  Gangr¸ne
gazeuse... BrËlures radioactives du troisi¸me degr¹...
     - Toujours les  mºmes phantasmes, soupira la poup¹e Jeanne. Quel ennui!
Quelle tristesse!
     -  Puisque  vous ne pouvez  pas  vous arrºter de parler des hommes, dit
Vinni  Puch, essayons  si  vous voulez  d'¹lucider  la  nature de  ce  lien.
Essayons de raisonner logiquement...
     - De deux choses l'une, dit une nouvelle voix, mesur¹e et ennuyeuse. Si
le lien en question existe, la supr¹matie est exerc¹e soit par eux, soit par
nous.
     - Absurde, dit l'Astrologue. Pourquoi "ou"? Evidemment c'est nous.
     - Qu'est-ce que  c'est  que  la "supr¹matie"? demanda la poup¹e  Jeanne
d'une voix malheureuse.
     -  La  supr¹matie  signifie  dans  le  contexte  en question  "le  fait
d'occuper la position dominante", expliqua la voix ennuyeuse. Quant ° ce qui
est de la formulation du probl¸me elle-mºme, on ne peut la d¹clarer absurde,
mais uniquement correcte, si l'on d¹cide de, raisonner logiquement. Il y eut
un silence. Tout le monde attendait manifestement la suite. Enfin Vinni Puch
n'y tint plus et demanda : "Alors?"
     - Je n'ai  pas encore ¹clairci le fait de savoir si vous avez d¹cid¹ de
raisonner logiquement? dit la voix ennuyeuse.
     - Oui, oui, c'est d¹cid¹, assur¸rent en choeur les machines.
     - Dans  ce cas, en primant pour axiome l'existence de ce lien, soit ils
sont pour vous, soit vous ºtes pour eux. S'ils sont pour vous et qu'ils vous
empºchent d'agir  conform¹ment  aux lois  de votre nature, ils doivent  ºtre
¹cart¹s, comme on  ¹carte n'importe quel  obstacle. Si vous  ºtes  pour eux,
mais  que cet ¹tat de choses  ne vous  satisfait pas,  ils doivent ¹galement
ºtre  ¹cart¹s, comme  on  ¹carte  toutes  les causes  d'un  ¹tat  de  choses
insatisfaisant.  C'est  tout  ce  que je  peux  dire  en  substance de notre
conversation.
     Apr¸s  cela, plus  personne  ne  pronon·a  un  mot, il y  eut dans  les
containers  un certain  remue-m¹nage, des grincements, des claquements comme
si les  ¹normes jouets se  pr¹paraient  ° aller se  coucher, ¹puis¹s par  la
conversation, et l'on  sentait encore  suspendu  dans l'air  un sentiment de
gºne  g¹n¹ral,  comme  dans  une assembl¹e  de  personnes qui  ont largement
cancan¹ sans ¹pargner, pour le seul plaisir  de faire un bon mot, ni p¸re ni
m¸re et qui sentent soudain qu'elles sont all¹es trop loin.
     - Il y a l'humidit¹ qui se l¸ve, grin·a ° mivoix l'Astrologue.
     -  Je  l'avais d¹j°  remarqu¹,  chuchota  la  poup¹e  Jeanne.  C'est si
agr¹able : de nouveaux chiffres...
     - Qu'est-ce qu'elle  a encore cette alimentation, grommela  Vinni Puch.
Jardinier, vous n'auriez pas en r¹serve une batterie de vingt-deux volts?
     -  Je n'ai rien, r¹pondit Jardinier. Puis il y eut un craquement, comme
le bruit d'une  feuille de  contre-plaqu¹ arrach¹e, un sifflement m¹canique,
et Perets vit soudain par  l'¹troite fente au-dessus de lui quelque chose de
brillant  qui  se mouvait,  il  lui sembla que quelqu'un  le  regardait dans
l'ombre entre les caisses. Une sueur froide l'inonda, il se leva, sortit sur
la  pointe  des pieds  dans la lumi¸re lunaire et,  se  lan·ant ° d¹couvert,
courut  vers  la route. Il courait de toutes ses forces et il lui semblait °
tout moment que des dizaines d'yeux ineptes le suivaient et  le voyaient  si
petit, si pitoyable, si d¹sarm¹  dans la plaine ouverte ° tous les  vents et
riaient de son ombre plus grande que lui, riaient des chaussures que la peur
lui avait fait oublier et qu'il n'osait plus maintenant aller chercher.
     Il  d¹passa  un  petit pont  jet¹ par-dessus un ravin ass¹ch¹ et voyait
d¹j° les lumi¸res des premi¸res maisons de l'Administration quand  il sentit
qu'il  s'essoufflait,   que  ses   pieds  nus  lui  causaient   une  douleur
insupportable. Il voulut s'arrºter, mais il per·ut, ° travers le bruit de sa
propre respiration, le mart¸lement d'une multitude de pieds derri¸re lui et,
perdant ° nouveau la tºte,  il rassembla ses derni¸res forces  et se remit °
courir, ne sentant plus la terre sous lui, ne sentant plus son propre corps,
crachant une bave collante et  visqueuse.  La lune filait en mºme temps  que
lui et il pensa :  "×a y  est, c'est la fin." Le mart¸lement le rejoignit et
une forme blanche, immense,  chaude, comme  un cheval emball¹, apparut ° ses
cÄt¹s, masquant la lune, puis se d¹tacha en  avant  et commen·a ° s'¹loigner
lentement en  allongeant  sur un rythme furieux de  longues jambes  nues, et
Perets s'aper·ut que c'¹tait un  homme qui portait un maillot de footballeur
frapp¹ du num¹ro "14" et une culotte de sport blanche avec une bande sombre,
et il fut encore plus effray¹.  Le  mart¸lement multiple derri¸re son dos ne
cessait  pas, on entendait des  g¹missements et  des  cris douloureux.  "Ils
courent, pensa-t-il hyst¹riquement. Ils courent tous! C'est commenc¹! Et ils
courent! Mais c'est trop tard, trop tard, trop tard..."
     II voyait confus¹ment sur les  cÄt¹s les cottages de la rue principale,
des visages angoiss¹s, et il essayait de ne pas se laisser distancer par les
longues jambes du num¹ro 14, parce qu'il ne savait pas oÉ  il fallait courir
et  oÉ ¹tait le salut : "Les  armes se d¹cha¾nent d¹j° quelque part et je ne
sais pas oÉ, et je me retrouve encore une fois de cÄt¹, mais je ne veux pas.
je  ne  peux pas ºtre de cÄt¹ maintenant, parce qu'ils sont l°-bas, dans les
caisses, ils ont peut-ºtre raison, de leur point de vue, mais ils sont aussi
mes ennemis..."
     II vola  dans la foule,  qui s'¹carta  devant lui, il vit passer devant
ses yeux un petit drapeau ° damiers, des clameurs enthousiastes  retentirent
et quelqu'un de connaissance courut quelques instants ° ses cÄt¹s,  r¹p¹tant
comme une condamnation : "Ne vous arrºtez  pas, ne vous  arrºtez pas..."  II
s'arrºta alors et aussitÄt on l'entoura, on jeta sur ses ¹paules une robe de
chambre  de  satin.  Une voix radiophonique  d¹mesur¹ment  enfl¹e  annon·a :
"Deuxi¸me, Perets, du groupe de  la Protection scientifique dans le temps de
sept minutes douze  secondes trois dixi¸mes... Attention, voici le troisi¸me
qui arrive!"
     La personne de connaissance,  qui  ¹tait le  Proconsul, disait  : "Vous
ºtes formidable, Perets, je ne  m'y attendais pas  du  tout Quand on vous  a
annonc¹ au d¹part, je riais, mais maintenant je vois  qu'il faut  absolument
vous mettre dans le groupe de base. Allez vous reposer maintenant, et demain
vers dix heures venez au stade. Il faudra franchir la zone d'assaut. Je vous
ferai entrer par les  ateliers d'ajustage... Ne discutez pas, je m'entendrai
avec Kim." Perets regarda autour de lui.  Il y  avait  beaucoup de personnes
connues et d'inconnus en  masques  de carton. A peu  de distance  de  l°, on
faisait sauter en l'air l'homme aux longues jambes qui ¹tait arriv¹ premier.
Il s'envolait sous la lune, droit comme un I, serrant contre sa poitrine une
grande coupe m¹tallique. Une  banderole qui portait  l'inscription "Arriv¹e"
¹tait  tendue en  travers de la rue et sous la banderole,  les yeux riv¹s au
chronom¸tre, se tenait Claude-Octave Domarochinier, vºtu d'un strict manteau
noir  dont l'une des  manches s'ornait d'un brassard oÉ l'on  lisait : "Juge
principal". "... Et si  vous aviez  couru en tenue  de sport,  grommelait le
Proconsul,  on  aurait pu vous compter  officiellement ce temps."  Perets le
repoussa du coude et s'enfon·a dans la foule, les jambes flageolantes.
     - ... PlutÄt que de  rester chez soi  ° suer  de peur, disait quelqu'un
dans la foule, il vaut mieux faire du sport.
     - Je disais la mºme chose ° Domarochinier tout ° l'heure. Mais ce n'est
pas une histoire de peur, vous  faites  erreur. Il fallait mettre de l'ordre
dans les cavalcades des groupes de recherche. Puisque ils courent tous comme
·a, autant que ce soit pour quelque chose...
     - Et qui  a eu  cette id¹e? Domarochinier! Il ne  perd pas le nord.  Il
sait y faire!
     - ×a ne sert ° rien pourtant de les faire courir en cale·on.  Faire son
devoir  en  cale·on  -  c'est une  chose, c'est  honorable.  Mais  faire des
comp¹titions  en  cale·on,  c'est  pour  moi  une  erreur  organisationnelle
typique. Je vais ¹crire ° ce sujet °...
     Perets  se  d¹gagea  de la  foule  et  remonta  en  chancelant  la  rue
encombr¹e. Il avait des naus¹es, la poitrine lui faisait mal et il imaginait
les autres, dans leurs caisses, ¹tirant leurs cous de m¹tal pour regarder la
foule de gens en cale·ons avec leurs yeux band¹s et s'effor·ant vainement de
comprendre quel est  le lien qui les unit ° cette foule et ne pouvant pas le
comprendre,  alors que  ce qui leur sert de  sources de patience est  sur le
point de se tarir...
     Il n'y avait pas de lumi¸re dans le cottage de Kim ; ° l'int¹rieur,  un
nourrisson pleurait.
     On avait clou¹ des planches sur la porte  de  l'hÄtel et  derri¸re  les
fenºtres sombres quelqu'un marchait avec une lanterne sourde. Perets aper·ut
aux fenºtres du premier ¹tage des visages blºmes pr¹cautionneusement tourn¹s
vers l'ext¹rieur.
     Les portes de  la  biblioth¸que  s'ouvraient sur un canon au tube d'une
longueur d¹mesur¹e  termin¹ par  un  large  frein  de bouche  tandis  que de
l'autre  cÄt¹  de  la rue  un hangar  finissait  de brËler, et  l'on voyait,
¹clair¹s  par  les flammes pourpres du foyer, des gens en masques  de carton
qui promenaient des d¹tecteurs de mines sur les lieux de l'incendie.
     Perets se dirigea vers  le parc. Mais dans  une ruelle sombre une femme
s'approcha de lui, le prit par la main et l'entra¾na. Perets ne r¹sista pas,
tout lui ¹tait ¹gal. Elle ¹tait toute vºtue de noir, sa  main ¹tait ti¸de et
douce et son visage blanc luisait faiblement dans l'obscurit¹.
     "Alevtina, pensa Perets. Elle  a attendu son heure, pensa-t-il avec une
impudence  non  dissimul¹e. Et  alors?  Elle attendait. Je  ne comprends pas
pourquoi,  je ne comprends pas en ¹change de quoi  je me  suis rendu ° elle,
mais c'est moi qu'elle attendait..."
     Ils entr¸rent dans la maison, Alevtina alluma la lumi¸re et dit :
     - Il y a longtemps que je t'attendais ici.
     - Je sais, dit-il.
     -  Et  pourquoi  passais-tu sans  t'arrºter?  "Oui,  pourquoi  au fait?
pensa-t-il. Sans doute parce que ·a m'¹tait ¹gal."
     - ×a m'¹tait ¹gal, dit-il.
     - Bon, ce ne fait rien. Assieds-toi, je vais m'occuper de tout.
     Il s'assit sur le bord d'une chaise, les mains ° plat sur ses genoux et
la regarda enlever son ch²le noir et le pendre ° un clou - blanche,  pleine,
ti¸de.  Elle  s'enfon·a dans la  maison  ;  un  chauffebains ° gaz se  mit °
ronfler et il y eut un bruit d'eau qui  coule. Ses pieds lui faisaient  tr¸s
mal, il leva la jambe et examina  la plante de ses pieds nus. Les coussinets
¹taient couverts  d'un m¹lange de sang  et de poussi¸re qui en s¹chant avait
form¹ des croËtes noir²tres. Il se voyait en train de plonger ses pieds dans
l'eau brËlante : ce serait d'abord douloureux, puis la douleur dispara¾trait
pour faire place ° l'apaisement. "Je dormirai aujourd'hui dans la baignoire,
pensa-t-il. Et elle viendra ajouter de l'eau chaude si elle veut."
     - Viens ici, appela Alevina.
     Il  se  leva p¹niblement, avec l'impression que tous  ses os craquaient
douloureusement, boitilla sur le tapis  rouge jusqu'°  la  porte du couloir,
puis  sur  le  tapis  noir et  blanc  du  couloir jusqu'au  renfoncement  oÉ
s'ouvrait la porte de la salle de  bains avec ses fa¿ences  ¹tincelantes, le
ronflement affair¹ de la flamme  bleu du chauffe-bains ° gaz et Alevina qui,
pench¹e au-dessus  de  la baignoire, r¹pandait dans l'eau  une poudre  fine.
Pendant qu'il se d¹shabillait, arrachant son linge raidi par  la  boue, elle
agita  l'eau  et un  manteau  de mousse  monta ° la surface,  d¹borda de  la
baignoire, et il  se plongea  dans  la mousse neigeuse, fermant  les yeux de
plaisir  et  de  douleur, tandis  qu'Alevtina assise  sur  le  rebord  de la
baignoire le regardait, un sourire caressant au  coin des l¸vres,  si bonne,
si  accueillante  -  et  il n'avait  pas  ¹t¹  une  seule fois  question  de
papiers...
     Elle lui lavait la tºte et lui, crachotant et s'¹brouant, se disait que
ses  mains ¹taient aussi  fortes et habiles  que celles de sa m¸re - et elle
devait  ¹videmment  savoir  faire aussi  bien  la cuisine...  Puis elle  lui
demanda  :  "Je te frotte le  dos?" Il  se tapota l'oreille de la main  pour
chasser l'eau et le savon et dit : "Bien sËr, naturellement!" Elle lui passa
sur le dos un gant de filasse rºche et ouvrit le robinet de la douche.
     - Attends, dit-il, je veux rester encore un peu comme ·a. Je vais vider
l'eau,  en mettre de  la  propre  et je resterai allong¹, avec  toi assise °
cÄt¹. S'il te pla¾t.
     Elle arrºta la douche, sortit un moment et revint avec un tabouret.
     - On  est bien!  dit-il. Tu  sais, jamais encore  je n'avais ¹t¹  aussi
bien.
     - Tu vois, dit-elle en souriant. Et tu ne voulais jamais.
     - Comment pouvais-je savoir?
     -  Et pourquoi est-ce  que tu veux toujours  tout  savoir d'avance?  Tu
aurais pu seulement essayer. Qu'est-ce que tu y aurais perdu? Tu es mari¹?
     - Je ne sais pas, dit-il. Maintenant, je crois que non.
     -  C'est  bien  ce que  je  pensais. Evidemment, tu  l'aimais beaucoup?
Comment ¹tait-elle?
     -  Comment ¹tait-elle... Elle  n'avait peur de rien. Elle  ¹tait bonne.
Nous rºvions souvent de la forºt.
     - De quelle forºt?
     - Comment, de quelle forºt? Il n'y a qu'une forºt.
     - La nÄtre, tu veux dire?
     -  Elle n'est pas °  vous. Elle  existe  pour ellemºme.  D'ailleurs  en
r¹alit¹  elle  est   peut-ºtre  °  nous.  Mais  c'est  difficile  de  se  le
repr¹senter.
     -  Je  n'ai jamais  ¹t¹ dans la forºt, dit  Alevtina.  On dit que c'est
effrayant.
     -  Ce  qu'on ne  comprend  pas  est  toujours  effrayant.  Il  faudrait
commencer par apprendre °  ne pas avoir  peur de ce qu'on  ne  comprend pas.
Alors tout serait simple.
     - Moi je crois simplement qu'il ne faut pas se raconter d'histoires. Si
on   se   racontait  un   peu  moins   d'histoires,  il   n'y  aurait   rien
d'incompr¹hensible.  Et toi,  Pertchik, tu n'arrºtes pas de te  raconter des
histoires.
     - Et la forºt?
     - Quoi, la forºt? Je n'y suis pas all¹e, mais si j'y allais je ne crois
pas que je serais particuli¸rement perdue. L° oÉ il y a la forºt, il y a des
sentiers,  l° oÉ  il  y a des sentiers,  il y a des gens et on peut toujours
s'entendre avec les gens.
     - Et s'il n'y a personne?
     - S'il n'y a personne, il n'y a  rien ° y faire. Il faut s'en tenir aux
gens. Avec des gens, rien n'est jamais perdu.
     - Non, dit Perets. Ce n'est pas  si simple.  Avec les gens, moi je suis
perdu. Je ne comprends rien avec les gens.
     - Mon Dieu, mais qu'est-ce que tu ne comprends pas, par exemple?
     - Je ne comprends  rien. C'est pour ·a, entre autres, que j'ai commenc¹
° rºver ° la  forºt.  Mais maintenant je  vois que  ce n'est pas plus facile
dans la forºt.
     Elle secoua la tºte.
     -  Quel  enfant tu  es  encore, dit-elle.  Tu  ne  veux absolument  pas
comprendre qu'il n'y a rien d'autre sur terre que l'amour,  la nourriture et
l'orgueil. Evidemment  tout est embrouill¹ comme  une pelote, mais quel  que
soit le fil que  tu tires, tu arrives  toujours ou ° l'amour, ou au pouvoir,
ou ° la nourriture...
     - Non, dit Perets. Je ne le veux pas.
     - Mon pauvre ch¹ri, dit-elle doucement. Mais qui ira te demander si  tu
veux  ou si tu ne veux pas...  A  moins que  je ne te le demande : Qu'es-tu,
Pertchik, ° t'agiter ainsi, que te faut-il?
     -  Je  crois  que  maintenant  il ne me  faut  plus  rien, dit  Perets.
Seulement d¹camper d'ici et me  faire  archiviste...  ou restaurateur. Voil°
tous mes d¹sirs.
     Elle secoua ° nouveau la tºte
     - Je  ne crois  pas. Tu es beaucoup trop compliqu¹.  Il te faut trouver
quelque chose de plus simple.
     Il ne r¹pliqua pas et elle se leva.
     - Voil° une  serviette. Je t'ai mis du linge  l°. Sors et on prendra du
th¹. Du th¹ et de la confiture de framboise, et tu iras dormir.
     Perets avait d¹j°  vid¹ l'eau et, debout dans la  baignoire, se s¹chait
avec une grande serviette ¹ponge quand il entendit un tintement de vitres et
l'¹cho lointain  d'un coup sourd. Il se souvint  alors du d¹pÄt de mat¹riel,
de Jeanne, la poup¹e stupide hyst¹rique et cria :
     - Qu'est-ce que c'est? OÉ?
     - C'est la machine qui a explos¹, r¹pondit Alevtina. Ne crains rien.
     -  OÉ?  OÉ a-t-elle explos¹? Au d¹pÄt? Alevtina resta quelques instants
silencieuse, apparemment elle regardait par la fenºtre.
     - Non, dit-elle enfin. Pourquoi au d¹pÄt? Dans le parc... Il y  a de la
fum¹e... Et ils courent tous, ils courent...


     On ne  voyait pas  la forºt.  A sa place, sous la falaise,  des  nuages
s'¹tendaient en une couche dense  jusqu'°  l'horizon. On aurait dit un champ
de glace enneig¹ :  des banquises,  des dunes  de neige,  des trou¹es et  de
crevasses cachant un  ab¾me sans  fond : celui qui sauterait du  haut  de la
falaise ne serait pas arrºt¹ par  la  terre,  par le mar¹cage  ti¸de  ou les
branches tendues  des arbres, mais par la  glace  dure, ¹tincelante sous  le
soleil matinal, couverte d'une  pellicule de neige s¸che et poudreuse, et il
resterait ¹tendu  sur la  glace, plat, immobile  et noir sous  le soleil. On
aurait dit aussi une vieille couverture blanche, soigneusement nettoy¹e, qui
aurait ¹t¹ jet¹e par-dessus la cime des arbres.
     Perets chercha autour  de lui, trouva un caillou, le  fit  sauter d'une
paume ° l'autre et se dit que le  bord  de l'°-pic ¹tait vraiment un coin de
rºve  : d'ici l'Administration ne se faisait pas sentir, il y avait ici  des
cailloux, des buissons sauvages et piquants, de l'herbe vierge brËl¹e par le
soleil, et  mºme  un  oiseau qui se  permettait  de  gazouiller,  il fallait
seulement ¹viter de regarder  vers la droite, vers les luxueuses  latrines °
quatre fenºtres qui, suspendues au-dessus du gouffre, exposaient insolemment
au soleil  leur peinture toute fra¾che.  Il est vrai qu'elles ¹taient  assez
loin et on pouvait, si on le voulait, se forcer  ° imaginer  que  c'¹tait un
kiosque ou quelque pavillon scientifique, mais il aurait tout de mºme  mieux
valu qu'elles ne soient pas l°.
     C'est peut-ºtre °  cause  de ces  latrines  toutes neuves, ¹difi¹es  au
cours  de la  nuit agit¹e qui  avait  pr¹c¹d¹,  que la forºt se  dissimulait
derri¸re  les nuages.  Mais c'¹tait peu probable. La  forºt ne se serait pas
emmitoufl¹e  jusqu'°  l'horizon  pour  une  telle  bagatelle, les  hommes ne
pouvaient pas lui faire un tel effet.
     "En tout cas, pensa Perets, je pourrai venir ici chaque matin. Je ferai
tout ce  qu'on me dira de faire,  je ferai des  calculs sur la " mercedes  "
ab¾m¹e, je  franchirai  la zone  d'assaut,  je jouerai  aux  ¹checs  avec le
manager et j'essaierai mºme d'aimer le k¹fir : ce ne doit pas ºtre tellement
difficile, puisque la plupart des gens ont r¹ussi ° le faire. Et le soir (et
la  nuit  aussi)  j'irai  chez  Alevtina, je  mangerai  de  la  confiture de
framboise et je me reposerai dans  la baignoire du Directeur. C'est mºme une
id¹e, pensa-t-il  :  s'essuyer avec  la serviette du Directeur, s'envelopper
dans  la robe  de  chambre du Directeur  et se chauffer les pieds  dans  les
chaussettes de  soie du  Directeur.  Deux fois par mois j'irai ° la  station
biologique  toucher  la paye  et les  primes,  pas dans  la forºt mais °  la
station, pr¹cis¹ment, et mºme pas ° la station mais ° la caisse, pas pour un
rendez-vous  avec la forºt ni pour faire la guerre °  la forºt, mais pour la
paye et  les  primes. Et  le  matin, de bonne  heure, je  viendrai  ici pour
regarder de loin la forºt et pour lui jeter des cailloux."
     Derri¸re lui les buissons  s'¹cart¸rent bruyamment.  Perets se retourna
avec circonspection :  ce n'¹tait  pas le Directeur, mais encore et toujours
Domarochinier.  Il tenait °  la  main  une ¹paisse chemise et il  s'arrºta °
quelque  distance,  abaissant  vers  Perets  un  regard  humide.  Il  savait
manifestement quelque  chose, quelque chose d'important  et il avait apport¹
ici, au bord de l'°-pic, cette ¹trange et  angoissante nouvelle que personne
au monde d'autre que lui ne connaissait,  et  il ¹tait manifeste que tout ce
qui  avait cours auparavant n'avait maintenant  plus  de  sens et que chacun
devrait donner tout ce dont il ¹tait capable.
     -  Bonjour, dit-il  en  s'inclinant et en tendant  la chemise ° Perets.
Vous avez bien dormi?
     - Bonjour, dit Perets. Merci.
     -  L'humidit¹   est  aujourd'hui  de   soixante-seize  pour  cent,  dit
Domarochinier. Temp¹rature : dixsept  degr¹s.  Vent nul. N¹bulosit¹  : z¹ro.
(Il s'avan·a sans bruit, les  mains sur  la couture du pantalon, inclina son
corps vers Perets et annon·a.) Le double-v¹ est ce matin ¹gal ° seize...
     - Quel double-v¹? demanda Perets en se levant.
     - Le  nombre de taches,  dit tr¸s vite Domarochinier, le regard fuyant.
Sur le soleil, sur le s-s-s... Il se tut, regardant fixement Perets en face.
     - Et pourquoi me dites-vous ·a? demanda Perets d'un ton hostile.
     - Je  vous  demande pardon, dit  h²tivement  Domarochinier. Cela ne  se
reproduira  plus. Donc  il n'y a que l'humidit¹,  la n¹bulosit¹, le  vent...
hmm... et... Vous ne voulez  pas  non plus  que je vous fasse de rapport sur
les opposants?
     - Ecoutez, dit Perets, maussade. Que voulez-vous de moi?
     Domarochinier fit deux pas en arri¸re et inclina la tºte.
     -  Je  vous demande pardon, dit-il. Il  est possible  que je  vous  aie
ennuy¹,  mais il  y a quelques papiers qui n¹cessitent... sans retard,  pour
ainsi dire... que  vous personnellement... (Il  tendit °  Perets la chemise,
comme un plateau vide.) Voulez-vous que je fasse mon rapport?
     - Vous savez... dit Perets sur un ton mena·ant.
     - Oui-oui? dit Domarochinier.
     Sans l²cher la chemise, il se  mit ° fouiller  f¹brilement ses  poches,
comme   s'il   cherchait   un   calepin.   Son  visage   ¹tait  devenu  bleu
d'empressement.
     "L'imb¹cile, le fichu imb¹cile, pensa Perets en essayant de se dominer.
Qu'est-ce qui lui prend?"
     -  C'est  stupide,  dit-il  aussi  calmement  qu'il  le  pouvait.  Vous
comprenez? C'est stupide et ·a n'a rien d'amusant.
     - Oui-oui, dit Domarochinier.  (Courb¹, serrant la  chemise  entre  son
coude  et  sa  hanche,  il  griffonnait  d¹sesp¹r¹ment  des  mots   sur  son
bloc-notes.) Une seconde... Oui-oui?
     - Qu'est-ce que vous ¹crivez? demanda Perets.
     Domarochinier lui jeta an regard apeur¹ et lut :
     "Quinze juin...  heure  :  sept quarante-cinq...  lieu :  au-dessus  de
l'°-pic..."
     -  Ecoutez, Domarochinier, dit  Perets avec col¸re. Qu'est-ce que  vous
voulez, une fois pour toutes? Qu'est-ce que vous  avez °  me coller au train
tout  le temps  comme  ·a?  ×a  suffit,  il y  en  a  assez!  (Domarochinier
¹crivait.)  Votre  plaisanterie  est  plutÄt  stupide,  vous  n'avez  pas  °
m'espionner. Vous devriez avoir honte, ° votre ²ge.  Mais arrºtez  d'¹crire,
cr¹tin! C'est vraiment idiot! Vous feriez mieux de faire votre  gymnastique;
ou de vous laver, regardez un peu ° quoi vous ressemblez! Peuh!...
     Les  doigts tremblant de rage, 1  entreprit de boucler les  lani¸res de
ses sandales
     - C'est  vrai,  ce  qu'on dit  de vous, que vous ºtes  toujours  fourr¹
partout  ° noter toutes les conversations. Je croyais  que ·a faisait partie
de vos plaisanteries stupides... Je ne voulais pas le croire, je ne supporte
pas ce  genre  de choses en g¹n¹ral, mais  vous, vous  d¹passez  vraiment la
mesure...
     Il  se releva et  vit Domarochinier  fig¹ au  garde ° vous.  Des larmes
coulaient sur ses joues.
     - Mais qu'avez-vous aujourd'hui? demanda Perets, alarm¹.
     - Je ne peux pas, bredouilla Domarochinier en sanglotant.
     - Vous ne pouvez pas quoi?
     - La gymnastique... Mon foie... un certificat... et me laver...
     - Seigneur J¹sus, dit Perets. Si  vous ne pouvez pas, ne le faites pas,
je  disais  ·a simplement... Mais qu'est-ce que vous avez enfin ° me suivre?
Comprenez-moi,   je  n'ai   rien  contre   vous,   mais  c'est   extrºmement
d¹sagr¹able...
     - ×a ne se reproduira pas! s'¹cria avec transport Domarochinier. Jamais
plus.
     Les larmes sur ses joues s'¹taient s¹ch¹es en un instant.
     - Bon, ·a suffit, dit Perets, fatigu¹,  en s'enfon·ant  °  travers  les
buissons.
     Domarochinier s'accrochait ° ses pas.
     "Vieux paillasse, pensa Perets. Tar¹..."
     - Tr¸s urgent, bredouillait Domarochinier, le souffle court. Absolument
indispensable... Votre attention personnelle...
     Perets se retourna.
     - Qu'est-ce  que  vous  fourez,  enfin? s'¹cria-t-il.  Si c'est pour ma
valise, rendez-la-moi, oÉ l'avezvous trouv¹e?
     Domarochinier posa la  valise par terre et commen·a ° ouvrir la bouche,
au bord de l'asphyxie,  mais Perets  ne le laissa  pas parler  et saisit  la
poign¹e de la  valise. Alors  Domarochinier,  qui n'avait rien  pu  dire, se
coucha ° plat ventre sur la valise.
     - Rendez-moi ma valise! dit Perets, glac¹ de fureur.
     - Pour rien au monde, siffla Domarochinier en raclant le gravier de ses
genoux.
     La chemise le gºnait, il la prit entre ses dents et ¹treignit la valise
entre ses deux bras. Perets tira de toutes ses forces et arracha la poign¹e.
     - Cessez ce scandale! dit-il. Imm¹diatement!
     Domarochinier  secoua   la  tºte  et  murmura  quelque   chose.  Perets
d¹boutonna son col et jeta un regard d¹sempar¹ autour de lui. A l'ombre d'un
chºne pas tr¸s loin de l° se trouvaient, pour  une raison ind¹termin¹e, deux
ing¹nieurs en masques de carton. Interceptant ce regard, ils se redress¸rent
et  claqu¸rent  les  talons.  Alors Perets, jetant tout autour  de  lui  des
regards de bºte  traqu¹e, enfila  pr¹cipitamment l'all¹e qui menait vers  la
sortie du parc. Il croyait avoir d¹j° tout vu, mais cette fois... Ils ont dË
se donner le mot, pensait-il fi¹vreusement...  Il faut courir,  courir. Mais
courir oÉ? Il sortit du parc et allait  prendre la  direction de la  cantine
quand il trouva  ° nouveau  sur son chemin  Domarochinier,  un Domarochinier
sale  et  effrayant. Il ¹tait l°, la  valise sur l'¹paule,  son visage  bleu
inond¹ de larmes, °  moins que ce ne fËt d'eau ou de sueur. Ses yeux, voil¹s
par une  pellicule blanche, erraient,  et il  serrait  contre sa poitrine la
chemise oÉ ses dents avaient laiss¹ leur empreinte.
     -  Pas  ici, je  vous  en supplie,  r²la-t-il. Dans le bureau...  C'est
insupportablement   urgent...   Et   par  ailleurs   les   int¹rºts   de  la
subordination...
     Perets fit un  ¹cart  pour  l'¹viter  et  remonta  en  courant  la  rue
principale. Les gens sur les trottoirs  restaient fig¹s, inclinaient la tºte
en roulant  des  yeux  ¹carquill¹s.  Un  camion  qui  venait d'en  face,  se
dirigeant  vers lui, freina avec un hurlement sauvage,  percuta un kiosque °
journaux, des gens avec des pelles jaillirent de la caisse et commenc¸rent °
se mettre en rangs par deux.  Un garde  passa au pas de parade en pr¹sentant
les armes...
     Perets tenta par deux fois de prendre une rue transversale, et trouva °
chaque fois  Domarochinier  sur  son  chemin. Domarochinier ne  pouvait plus
parler, il ne  faisait  que  pousser  des  grognements  et  des  meuglements
inarticul¹s  en  roulant  des  yeux  suppliants. Perets  courut  alors  vers
l'immeuble de l'Administration.
     "Kim,  pensait-il fi¹vreusement.  Kim ne per mettra pas... A moins  que
lui  aussi?... Je  m'enfermerai dans les toilettes... Qu'ils essaient...  Je
frapperai ° coups de pied... maintenant ·a m'est ¹gal..."
     II  fit irruption dans  le hall d'entr¹e et au mºme moment un orchestre
au grand complet entama avec des ¹clats de cuivres une marche triomphale. Il
vit   des  visages  tendus,  des   yeux  ¹carquill¹s,   des  torses  bomb¹s.
Domarochinier le  rejoignit  et  se  lan·a  ° sa poursuite  dans  l'escalier
d'honneur,  sur les tapis framboise que personne ne  se permettait jamais de
fouler, ° travers  des  salles inconnues  ° deux rang¹es de fenºtres, devant
des gardes en uniforme  de parade avec d¹corations pendantes, sur un parquet
cir¹  et glissant, le poursuivit dans l'escalier,  vers  le troisi¸me ¹tage,
dans  une galerie de  portraits,  et  °  nouveau dans  l'escalier,  vers  le
quatri¸me ¹tage,  devant  une haie de jeunes filles  fard¹es et fig¹es comme
des  mannequins  et,  enfin  l'accula  dans  une sorte de somptueuse impasse
¹clair¹e  par  des  lampes  lumi¸re  du  jour.  Au  bout,  se  trouvait  une
gigantesque porte revºtue  de cuir qui portait la plaquette  "Directeur". Il
¹tait impossible d'aller plus loin.
     Domarochinier  le rattrapa, se faufila  sous  son coude, poussa un r²le
effrayant, un  r²le d'¹pileptique, et ouvrit devant  lui la porte  de  cuir.
Perets entra, enfon·a  ses pieds dans une monstrueuse peau de tigre, enfon·a
tout son ºtre dans la  p¹nombre s¹v¸re et autoritaire de portes endeuill¹es,
dans l'arÄme noble du tabac de prix, dans un silence ouat¹, dans la s¹r¹nit¹
grave et mesur¹e d'une existence ¹trang¸re.
     - Bonjour, lan·a-t-il dans le vide,
     Mais il n'y avait personne derri¸re l'immense bureau. Personne dans les
vastes fauteuils. Et aucun regard ne rencontra le sien, si ce n'est celui du
martyr Selivan sur un tableau g¹ant qui occupait tout le mur de cÄt¹.
     Derri¸re lui, Domarochinier laissa lourdement tomber  la valise. Perets
tressaillit et se retourna. Debout, chancelant, Domarochinier lui pr¹sentait
la chemise comme un plateau vide. Ses yeux ¹taient morts, vitreux. Il ne  va
pas tarder ° mourir, pensa Perets. Mais Domarochinier ne mourut pas.
     - Extraordinairement urgent..., siffla-t-il, ° bout de souffle. Sans le
visa  du  Directeur,  impossible...  personnel... jamais  je  ne  me  serais
permis...
     - Quel Directeur? demanda Perets. Un terrible  soup·on commen·ait °  se
faire jour dans son esprit.
     - Vous..., exhala Domarochinier. Sans votre visa... impossible...
     Perets s'appuya sur  la table et, se retenant  ° la surface  polie,  la
contourna pour gagner le fauteuil qui lui parut ºtre  le  plus proche. Il se
laissa tomber entre les bras  de cuir  frais et d¹couvrit  °  sa gauche  une
batterie de t¹l¹phones multicolores, ° sa droite des volumes reli¹s grav¹s °
l'or, devant lui un  encrier monumental repr¹sentant TannhaËser et  V¹nus et
au-dessus  de  lui  les yeux blancs  et  implorants de  Domarochinier et  la
chemise tendue. Il ¹treignit les accoudoirs et pensa :
     "Ah! c'est comme  ·a? Bande  de fripouilles, de salauds,  d'esclaves...
c'est  comme  ·a,  hein? Racaille,  larbins, faces  de carton...  tr¸s bien,
puisque c'est comme ·a..."
     -  Cessez  d'agiter  cette  chemise  au-dessus  de   la  table,  dit-il
s¹v¸rement. Donnez-la ici.
     Le bureau s'anima, des  ombres pass¸rent, un petit tourbillon se  forma
et Domarochinier  se trouva °  ses  cÄt¹s, un peu  en retrait  derri¸re  son
¹paule  gauche. La chemise pos¹e sur  la table  parut  s'ouvrir toute seule,
d¹couvrant  des  feuilles  de beau papier sur lesquelles il lut, imprim¹  en
capitales, le mot : "PROJET".
     - Je vous remercie, dit-il s¹v¸rement. Vous pouvez aller.
     Il y eut ° nouveau un tourbillon, une l¹g¸re  odeur de sueur s'¹leva et
disparut, et Domarochinier  se  trouva °  la  porte, en train  de  sortir  °
reculons, le corps inclin¹ en avant pour saluer, les mains sur la couture du
pantalon - effrayant, pitoyable et prºt ° tout.
     - Un instant, dit Perets.
     Domarochinier se figea.
     - Vous pouvez tuer un homme?
     Domarochinier n'h¹sita pas. Il prit un calepin et pronon·a :
     - Je vous ¹coute!
     - Et vous suicider? demanda Perets.
     - Quoi? demanda Domarochinier.
     - Allez, dit Perets. Je vous appellerai plus tard.
     Domarochinier  disparut.  Perets s'¹claircit la gorge et se  passa  les
mains sur le visage.
     - Supposons, dit-il ° voix haute. Et ensuite?
     Il vit sur la  table un agenda, tourna la page et lut ce qui ¹tait not¹
pour  la journ¹e en  cours.  L'¹criture  de  l'ancien Directeur le d¹·ut. Le
Directeur ¹crivait en grosses lettres bien lisibles, comme un professeur  de
calligraphie.
     "Chefs  de groupe  9.30.  Revue  de pieds  10.30.  Voir poudre. Essayer
k¹fir-z¹fir. Machinisation. Bobine : qui l'a vol¹e? Quatre bulldozers!!!"
     "Au  diable  les  bulldozers,  pensa  Perets, c'est  termin¹  : plus de
bulldozers, plus d'excavateurs, plus de machines ° scier de l'Eradication...
Ce serait pas  mal de castrer Touzik  au  passage, mais  c'est pas possible.
Dommage...  Et il  y  a  aussi  ce d¹pÄt  de machines.  Je le  ferai sauter,
d¹cida-t-il. Il imagina l'Administration,  vue d'en haut, et comprit qu'il y
avait  beaucoup de  choses ° faire sauter.  Beaucoup  trop... N'importe quel
imb¹cile peut faire sauter des choses", se dit-il.
     Il ouvrit le tiroir du milieu et vit des piles de  papier,  des crayons
us¹s,  deux odontom¸tres de philat¹liste  et par-dessus  le  tout une  patte
d'¹paule de g¹n¹ral dor¹e. Une seule. Il chercha la  seconde,  en retournant
les feuilles de  papier,  se  piqua  le doigt °  une  punaise  et trouva  le
trousseau de  clefs  du  coffre-fort.  Le  coffre se trouvait  dans  un coin
¹loign¹, c'¹tait un coffre tr¸s ¹trange, d¹guis¹ en desserte. Perets se leva
et traversa  le  bureau  pour  gagner le coffre, remarquant  au  passage  de
nombreuses bizarreries qu'il n'avait pas remarqu¹es au premier abord.
     Sous  une  fenºtre  se trouvait  une crosse  de  hockey, flanqu¹e d'une
b¹quille  et d'une jambe artificielle chauss¹e  d'un bottillon et munie d'un
patin °  glace  rouill¹. Tout  au fond du bureau  s'ouvrait une autre  porte
barr¹e par une corde sur laquelle ¹taient pendus des slips noirs et quelques
chaussettes,  dont certaines  ¹taient  trou¹es.  Sur la porte elle-mºme, une
plaquette de m¹tal  noirci qui portait  l'inscription grav¹e  "BETAIL".  Sur
l'appui  de la fenºtre, ° demi cach¹ par un rideau, un petit aquarium rempli
d'une eau claire et transparente abritait des  algues multicolores au milieu
desquelles  un  axolotl  gras  et  noir  remuait  rythmiquement  ses   ou¿es
branchues.  Et  derri¸re  le  tableau  qui repr¹sentait l'exploit de Selivan
¹mergeait  un somptueux  b²ton  de  chef d'orchestre,  avec  des  queues  de
cheval...
     Perets  s'affaira aupr¸s du coffre, mit un  certain temps ° trouver les
bonnes  clefs  et parvint finalement ° ouvrir  la  lourde  porte blind¹e. La
contre-porte ¹tait tapiss¹e de photos l¹g¸res d¹coup¹es dans des revues pour
hommes, mais le coffre ¹tait presque vide. Perets y trouva un pince-nez dont
le verre  gauche ¹tait cass¹, une casquette chiffonn¹e  orn¹e  d'une cocarde
¹trange, et la photographie d'une  famille  inconnue (le p¸re -  arborant un
rictus qui d¹couvrait toutes ses dents, la m¸re - la bouche en cul de poule,
et deux enfants en uniforme de Cadets).  Il y avait aussi un parabellum bien
astiqu¹, soigneusement entretenu,  avec une seule balle  dans le  canon, une
autre  patte d'¹paule de g¹n¹ral  et  une croix de fer  avec des feuilles de
chºne.  Le coffre contenait  encore  une pile  de chemises, toutes vides,  °
l'exception  de  la derni¸re,  tout  en bas  de la pile,  oÉ se trouvait  le
brouillon  d'une note  de  service  qui envisageait les sanctions °  prendre
contre  le  chauffeur Touzik  pour  nonfr¹quentation syst¹matique  du  mus¹e
historique de l'Administration. "Bien fait pour  lui,  la crapule,  marmonna
Perets. Il ne va mºme  pas au mus¹e...  Il  va  falloir donner suite ° cette
affaire..."
     "Touzik, toujours Touzik, qu'est-ce  que c'est  que cette  histoire? Il
n'est  tout de  mºme pas  le nombril  du  monde, non? Enfin,  en un  sens...
K¹firomane, coureur r¹pugnant, glandouilleur syst¹matique... d'ailleurs tous
les  chauffeurs sont  des glandouilleurs... non, il faut que ·a  cesse  : le
k¹fir, la partie  d'¹checs pendant les heures de travail.  Et Kim, qu'est-ce
qu'il peut bien calculer sur la " mercedes " qui d¹raille? -  A moins que ce
ne soit justement  ce qu'il faut, des  esp¸ces de processus stochastiques...
Ecoute,  Perets,  tu  ne  sais  vraiment  pas  grand-chose.  Tout  le  monde
travaille. Il n'y a presque  pas de tire-au-flanc. Ils travaillent  la nuit,
ils sont  tous  occup¹s,  personne n'a  de temps. Les notes de service  sont
observ¹es, je le sais, j'en ai fait  l'exp¹rience. Apparemment, tout va bien
:  les  gardiens   gardent,  les  conducteurs   conduisent,  les  ing¹nieurs
construisent,   les   chercheurs   ¹crivent   des  articles,  les  caissiers
distribuent  de l'argent... Ecoute, Perets, pensa-t-il,  peut-ºtre  qu'apr¸s
tout ce man¸ge  n'existe  que  pour  que  tout le  monde  travaille? Un  bon
m¹canicien  r¹pare une  voiture  en  deux heures.  Et apr¸s?  Les vingt-deux
heures  restantes?  Et  si  en  plus les  voitures  sont  conduites par  des
travailleurs  exp¹riment¹s qui ne  les  ab¾ment pas?  La  solution  s'impose
d'elle-mºme : mettre le bon  m¹canicien aux cuisines, et les cuisiniers ° la
m¹canique.  Il ne  s'agit  pas seulement  de  remplir  vingt-deux  heures  -
vingt-deux ans.  Non, il y a  une certaine logique  l°-dedans. Tout le monde
travaille, tout le monde fait son  devoir  d'homme... pas comme de vulgaires
singes... Et ils acqui¸rent des sp¹cialit¹s nouvelles... Finalement il n'y a
aucune logique l°-dedans,  c'est  le g²chis complet, pas  de  la  logique...
Seigneur, je suis  l° ° rester  plant¹ comme un piquet et  ils  salissent la
forºt, ils la d¹truisent, ils la transforment en parc. Il faut faire quelque
chose  au plus  vite, maintenant  je  r¹ponds de chaque  hectare,  de chaque
chiot, de chaque ondine, maintenant je r¹ponds de tout..."
     II  commen·a °  s'agiter,  referma tant bien  que  mal  le  coffre,  se
pr¹cipita vers sa table, balaya les chemises de la main et sortit  du tiroir
une feuille de papier vierge.
     "II  y  a ici  des  milliers de  personnes,  pensa-t-il. Des traditions
¹tablies, des  modes  de  relations fix¹s,  ils  vont rire  de moi... Il  se
souvint   de  Domarochinier,  suant  et  pitoyable,  et   de  lui-mºme  dans
l'antichambre  du Directeur. Non, ils ne  riront  pas. Ils vont pleurer, ils
iront se plaindre  ° ce... ° ce  M. Ah...  Ils vont s'¹gorger  les  uns  les
autres... Mais  pas rire. C'est  ·a  le  plus  terrible, pensa-t-il.  Ils ne
savent pas  rire, ils ne  savent  pas ce que c'est et ° quoi  ·a  sert.  Des
hommes,  pensa-t-il.  De  tout petits  hommes,  des homuncules. Il  faut  la
d¹mocratie, la libert¹ d'opinion, la libert¹ de protestation et d'invective.
Je les rassemblerai tous et je leur dirai : protestez!  Protestez et riez...
Oui, ils vont protester. Ils protesteront longuement, avec ivresse  et  avec
passion, puisque c'est prescrit. Ils protesteront contre la mauvaise qualit¹
du k¹fir, contre la mauvaise nourriture ° la cantine, ils invectiveront avec
une  passion particuli¸re  le balayeur  pour  les  rues  qui n'ont  pas  ¹t¹
balay¹es depuis un an, ils  injurieront le chauffeur  Touzik pour  son refus
syst¹matique de fr¹quenter les bains, et pendant les entractes ils iront aux
latrines sur  l'°-pic...  Non, je  commence ° m'embrouiller,  pensa-t-il. Il
faut proc¹der par ordre. Qu'est-ce que j'ai actuellement?"
     II se mit ° couvrir une feuille d'une ¹criture rapide et illisible :
     ""  Groupe de  l'Eradication de  la forºt, groupe d'Etude  de la forºt,
groupe  de la Protection arm¹e  de la forºt, groupe d'Aide  ° la  population
locale de la forºt... " Qu'est-ce qu'il y a encore? Ah! oui. "  Groupe de la
P¹n¹tration  du  g¹nie  ds.  for. " Et puis... ''  Groupe  de la  Protection
scientifique for. "  Voil°, ·a a l'air d'ºtre tout. Bon. Et qu'est-ce qu'ils
font? C'est bizarre, je ne me suis jamais demand¹ ce qu'ils faisaient. Il ne
m'est   mºme  jamais  venu   °  l'esprit  de  me  demander  ce  que  faisait
l'Administration en g¹n¹ral. Comment on  pouvait concilier l'Eradication  et
la Protection de  la forºt,  et  en plus aider  la population locale... Bon,
voil°  ce  que  je  vais  faire,  pensa-t-il. D'abord,  plus  d'Eradication.
Eradiquer l'Eradication. La P¹n¹tration du g¹nie aussi, ¹videmment. Ou alors
qu'ils travaillent en haut,  de toute  fa·on ils n'ont rien ° faire en  bas.
Ils  peuvent  d¹monter  leurs  machines,  construire  une route correcte  ou
combler  ce  marais putride...  Qu'est-ce  qu'il  reste alors?  Il  y  a  la
Protection arm¹e.  Avec leurs chiens loups. Tout de mºme, dans l'ensemble...
Il  faut tout  de mºme  prot¹ger la forºt. Seulement voil°... (Il ¹voqua les
tºtes  des  gardes  qu'il connaissait et se  mordilla  les  l¸vres d'un  air
dubitatif.)  M-oui... Bon,  admettons. Et l'Administration, elle sert ° quoi
alors? Et moi! Dissoudre l'Administration, alors, non?"
     II se sentit tout d'un coup ° la fois joyeux et angoiss¹.
     - Mais oui, c'est ·a, pensa-t-il. Je peux! Je peux dissoudre  tout. Qui
est  mon juge? Je suis le Directeur, je  suis le chef. Une note de service -
et termin¹!"
     II entendit alors le bruit de pas lourds.  Quelque part  tout pr¸s. Les
verres  du lustre tint¸rent, les chaussettes  qui s¹chaient  sur la corde se
balanc¸rent. Il se leva et s'approcha sur  la pointe des  pieds de la petite
porte qui se trouvait au fond de la pi¸ce. Derri¸re, quelqu'un marchait d'un
pas in¹gal, comme  titubant,  mais on n'entendait rien  d'autre,  et  il n'y
avait mºme pas un trou de serrure sur la porte, pour y coller l'oeil. Perets
pesa doucement sur  la poign¹e, mais la porte ne  c¹da  pas. Il approcha les
l¸vres  de  la  fente et demanda °  haute  voix : "Qui  est l°?" Personne ne
r¹pondit,  mais les pas ne cess¸rent pas, comme s'il y  avait  eu un ivrogne
dehors  en train de zigzaguer. Perets manipula  encore une  fois la poign¹e,
haussa les ¹paules et revint ° sa place.
     "Dans l'ensemble, le pouvoir a  ses  avantages, pensa-t-il. Je ne  vais
¹videmment  pas  dissoudre  l'Administration,  ce   serait  idiot,  pourquoi
dissoudre une organisation toute prºte, bien huil¹e? Il  faut simplement  la
remettre  dans le  droit chemin,  l'appliquer °  quelque  chose de  s¹rieux.
Cesser  d'envahir  la  forºt,  renforcer  au contraire  son  ¹tude prudente,
essayer de se mettre  en rapport avec elle, d'apprendre ° son contact... Ils
ne comprennent mºme pas ce que c'est que la forºt. La forºt! Pour  eux c'est
du bois d'abattage...  Leur apprendre ° aimer la  forºt, °  la  respecter, °
vivre  la vie  qu'elle vit... Non, il  y a beaucoup de  travail.  Du travail
v¹ritable, du travail  s¹rieux. Et  il se trouvera des gens  -  Kim, Sto¿an,
Rita.. Et  pourquoi pas  le  manager?...  Alevtina...  Et finalement  ce Ah,
aussi,  c'est  un personnage, il est pas bºte, mais il a  rien de  s¹rieux °
faire... Je leur en ferai voir, pensat-il tout joyeux. Ils ont pas fini d'en
voir! Bon, et maintenant, oÉ en sont les affaires courantes?
     Il attira le dossier ° lui. La premi¸re page ¹tait ainsi r¹dig¹e :
     PROJET DE DIRECTIVE POUR L'INSTAURATION DE L'ORDRE
     1. Au  cours  de  l'ann¹e  ¹coul¹e,  l'Administration  de  la  forºt  a
substantiellement am¹lior¹ son travail  et a atteint des indices ¹lev¹s dans
tous  les domaines de son activit¹. Des centaines d'hectares  de  territoire
forestier ont ¹t¹ conquis, ¹tudi¹s, am¹nag¹s et plac¹s sous la sauvegarde de
la Protection scientifique  et arm¹e.  La  ma¾trise des sp¹cialistes  et des
travailleurs du rang cro¾t de jour en  jour.  L'organisation s'am¹liore, les
d¹penses improductives  diminuent.  Les  barri¸res bureaucratiques et autres
obstacles extraproductifs sont lev¹s les uns apr¸s les autres.
     2. Cependant,  °  cÄt¹ des r¹alisations effectu¹es, l'action n¹faste de
la deuxi¸me loi de la thermodynamique ainsi que de la loi des grands nombres
continue °  s'exercer, abaissant  quelque peu le niveau  ¹lev¹  des indices.
Notre t²che la  plus urgente r¹side maintenant dans la suppression des faits
de hasard qui engendrent le  chaos, troublent le rythme commun et provoquent
une baisse des cadences.
     3.  Compte  tenu de ce  qui  pr¹c¸de,  il  est propos¹ de consid¹rer  °
l'avenir toute manifestation  de faits de hasard comme contraire aux lois et
contredisant  l'id¹al  d'organisation,  et l'implication dans  des  faits de
hasard (probabilisme) comme un  acte  criminel on, si l'implication dans des
faits de hasard (probabilisme) n'entra¾ne pas  de cons¹quences graves, comme
une tr¸s s¹rieuse violation de la discipline du travail et de la production.
     4. La  culpabilit¹ des personnes  impliqu¹es dans des faits  de  hasard
(activit¹s probabilistiques) est d¹finie et mesur¹e par les articles du Code
criminel N 62, 64, 65 (° l'exclusion des  par. S et 0), 113 et 192 par. K ou
§§ du Code administratif 12, 15 et 97.
     NOTA  :  L'issue  mortelle d'une  implication dans  un  fait  de hasard
(probabilisme) n'a pas en  tant que telle valeur de circonstance disculpante
ou att¹nuante. La condamnation ou  la  sanction sera dans ce cas prononc¹e °
titre posthume.
     5.  La pr¹sente directive prend  effet  ° partir  du... mois... jour...
ann¹e. Elle n'a pas d'effet r¹troactif.
     Sign¹ : Le Directeur de l'Administration. (...)
     Perets passa sa langue sur ses l¸vres s¸ches et tourna la  page. Sur la
suivante se  trouvait une note de service concernant la mise en jugement  de
l'employ¹ Kh. du groupe de  la Protection scientifique. Item, conform¹ment °
la directive sur < l'instauration  de  l'ordre" "pour indulgence  pr¹m¹dit¹e
pour  la loi  des grands nombres s'¹tant  traduite  par une glissade  sur la
glace avec l¹sion concomitante de  l'articulation  tibia-tarsienne, laquelle
implication criminelle dans un fait de hasard (probabilisme) a eu lieu le 11
mars de l'ann¹e  en cours",  il est propos¹  que l'employ¹ Kh soit d¹sormais
d¹sign¹ sur tous documents sous le nom de probabiliste Kh. Item...
     Perets claqua  des dents et regarda le  feuillet suivant. C'¹tait aussi
une   note  de  service  concernant   l'application  d'une  peine   d'amende
administrative correspondant ° quatre mois de salaire au ma¾tre de chiens G.
de Montmorency du groupe  de la Protection  arm¹e "pour s'ºtre  imprudemment
permis d'ºtre frapp¹ par une d¹charge atmosph¹rique (foudre)". Suivaient des
prescriptions   concernant    les   cong¹s,   des   demandes    d'allocation
exceptionnelle en raison de la perte du  soutien  de  famille  et  une  note
explicative  d'un certain  J.  Lumbago  °  propos de  la  disparition  d'une
bobine...
     - Qu'est-ce que c'est que ce fourbi, dit Perets ° haute voix.
     Il ¹tait en nage. Le projet  ¹tait tap¹ sur du  papier couch¹ ° tranche
dor¹e.  "II faudrait que j'en parle  ° quelqu'un,  ou  je  vais m'y perdre",
pensa-t-il.
     L°-dessus la  porte  s'ouvrit  et  Alevtina  p¹n¹tra  dans  le  bureau,
poussant devant elle une  table  °  roulettes. Elle ¹tait habill¹e  avec une
¹l¹gance  recherch¹e et une  expression s¹rieuse et aust¸re ¹tait peinte sur
son visage soigneusement maquill¹.
     - Votre petit d¹jeuner, dit-elle d'une voix apprºt¹e.
     - Fermez  la  porte  et venez  ici,  dit Perets. Elle  ferma  la porte,
repoussa du pied la petite table, lissa ses cheveux et s'avan·a vers Perets.
     - Alors, poussin? dit-elle avec un sourire. Tu es content maintenant?
     - Regarde, dit Perets. Encore des bºtises! Lis un peu.
     Elle s'assit  sur l'accoudoir, passa  autour  du cou de Perets  un bras
gauche nu et prit la directive de sa main droite nue.
     -  Je ne sais  pas, dit-elle.  Tout  est correct. Qu'y a-t-il?  Tu veux
peut-ºtre que  je  t'apporte  le  Code criminel? Le Directeur  pr¹c¹dent lui
aussi n'avait pas compris un seul article.
     - Mais non, attends un peu, dit Perets avec humeur. Le Code,  qu'est-ce
que tu veux que je fasse du Code? Tu as lu?
     - Je l'ai  lu, et  je  l'ai  mºme  tap¹.  Et  j'ai  corrig¹  le  style.
Domarochinier ne sait pas  ¹crire,  et c'est seulement ici  qu'il a appris °
lire...  A  propos, poussin, Domarochinier  attend  dans  l'antichambre,  tu
devrais  le  recevoir pendant  le  d¹jeuner, il aime  ·a.  Il  te  fera  des
tartines...
     - Mais je me fous de Domarochinier!  dit Perets. Explique-moi plutÄt ce
que je...
     - Il ne faut pas se foutre  de Domarochinier, r¹pliqua  Alevtina. Tu ne
comprends encore rien, poussin, tu  ne comprends rien... (Elle appuya sur le
nez  de Perets,  comme sur  un  bouton  de sonnette.)  Domarochinier  a deux
blocs-notes. Dans l'un il inscrit  qui a dit quoi - pour le  Directeur  - et
dans  l'autre  ce qu'a  dit le  Directeur. Penses-y, Poussin, et ne l'oublie
pas.
     -  Attends,  dit  Perets, il  faut  que  je  te demande conseil.  Cette
directive... ce d¹lire... je ne vais pas le signer.
     - Comment ·a, tu ne vas pas?
     - Comme ·a. Je ne l¸verai pas la main pour signer cette chose.
     Le visage d'Alevtina se fit s¹v¸re.
     -  Poussin, dit-elle. Ne te  bute pas. Signe. C'est tr¸s urgent. Apr¸s,
je t'expliquerai tout, mais maintenant...
     - Mais qu'est-ce qu'il y a ° expliquer l°-dedans? dit Perets.
     - Si tu ne comprends pas, c'est qu'il faut t'expliquer. Donc, apr¸s, je
t'expliquerai.
     -  Non, explique-moi  maintenant,  dit Perets.  Si tu peux.  Ce dont je
doute.
     Alevtina  l'embrassa  sur  la  tempe  et  regarda  sa montre  d'un  air
pr¹occup¹.
     - Voyons, mon petit... Bon, d'accord, allons-y si tu veux.
     Elle s'assit  sur la  table,  les mains  °  plat  sous ses  cuisses, et
commen·a, les yeux fix¹s dans le vague au-dessus de la tºte de Perets :
     - Il y a un travail administratif sur lequel tout repose. Ce travail ne
date  pas d'aujourd'hui ni d'hier, c'est un  vecteur dont l'origine  se perd
dans la nuit des temps. Actuellement, il est mat¹rialis¹  par les ordres  et
directives existant. Mais il s'enfonce aussi tr¸s loin dans  le futur, oÉ il
attend encore d'ºtre mat¹rialis¹. C'est comme une route qui se construit sur
un terrain d¹termin¹. L° oÉ se termine  l'asphalte, tournant  le- dos  °  la
portion d¹j° faite,  se trouve un niveleur qui  regarde dans son th¹odolite.
Ce niveleur, c'est toi. La ligne imaginaire qui  passe  par l'axe optique du
th¹odolite, c'est le vecteur  administratif non encore mat¹rialis¹ que tu es
le seul ° voir et qu'il t'appartient de mat¹rialiser. Tu comprends "
     - Non, dit fermement Perets.
     - ×a ne fait  rien, ¹coute encore... De mºme que  la  route ne peut pas
tourner arbitrairement ° droite ou ° gauche,  mais doit suivre l'axe optique
du  th¹odolite,  de  mºme  chaque  directive  administrative  doit  ºtre  le
prolongement logique de toutes celles qui ont pr¹c¹d¹... Poussin, ne cherche
pas ° approfondir,  je ne le comprends pas moi-mºme, mais c'est un bien, car
l'approfondissement  engendre le doute, le doute engendre le pi¹tinement sur
place - c'est la mort de tout activit¹ administrative,  et par cons¹quent la
tienne, la mienne...  C'est ¹l¹mentaire. Qu'il ne se passe pas un jour  sans
directive, et tout sera dans l'ordre. Cette directive sur  l'instauration de
l'ordre, elle n'est  pas suspendue en l'air, elle  est  li¹e  ° la directive
pr¹c¹dente sur la non-d¹croissance,  laquelle est  li¹e ° la note de service
sur  la  non-grossesse, et cette  note de service  d¹coule logiquement de la
prescription sur l'excitabilit¹ excessive, et cette prescription...
     -  Arrºte ces stupidit¹s! dit Perets. Montre-moi  ces prescriptions  et
ces notes  de service... Non, montre-moi plutÄt la premi¸re note de service,
celle qui remonte ° la nuit des temps...
     - Mais pour quoi faire?
     - Comment, pour quoi faire? Tu dis qu'elles  se suivent logiquement. Je
ne te crois pas.
     - Mon petit, dit Alevtina. Tu verras tout  ·a. Je te montrerai tout ·a.
Tu pourras lire tout ·a avec tes petits yeux myopes. Mais comprends : il n'y
a pas eu de directive avant-hier,  il n'y a pas  eu de directive hier. On ne
peut pas prendre en  compte cette petite notule sur la machine qu'il fallait
attraper,  et en  plus  c'¹tait une prescription orale...  Combien de  temps
crois-tu que  l'Administration  puisse  rester  sans  directives? Depuis  ce
matin, c'est d¹j° le fouillis : il y a des gens qui vont changer partout les
lampes grill¹es, tu te rends compte? Non, poussin, fais ce que tu veux, mais
il faut signer  la directive. Je veux ton bien. Tu la signes vite, tu r¹unis
les chefs de groupes, tu leur dis quelque chose qui  les r¹chauffe, et apr¸s
je  t'apporterai  tout  ce  que  tu  voudras.   Tu  pourras  lire,  ¹tudier,
approfondir... quoiqu'il vaudrait mieux, ¹videmment, que tu n'approfondisses
pas.
     Perets  se prit le visage  entre les mains et hocha  la tºte.  Alevtina
sauta vivement ° bas de la table, trempa la plume dans la bo¾te cr²nienne de
V¹nus et tendit le porte-plume ° Perets.
     - Allons, ch¹ri, ¹cris vite...
     Perets prit la plume et demanda d'une voix plaintive :
     - Mais je pourrai l'annuler, apr¸s?
     - Bien sËr, poussin, bien sËr, dit Alevtina.
     Perets sentit qu'elle mentait, et rejeta la plume.
     - Non,  dit-il.  Non  et  non. Je  ne signerai pas. Pourquoi est-ce que
j'irai  signer ce  d¹lire,  alors qu'il y  a  manifestement  des dizaines de
directives,  d'ordonnances, de notes de service raisonnables et sens¹es, qui
seraient n¹cessaires, r¹ellement n¹cessaires dans cette p¹taudi¸re...
     - Par exemple? releva vivement Alevtina.
     - Seigneur... Mais n'importe quoi... par exemple...
     Alevtina s'empara d'un bloc-notes.
     - Eh bien!... (Le ton de Perets prit  soudain un mordant peu habituel.)
Par exemple  une  note  de  service  ordonnant  aux  employ¹s du  groupe  de
l'Eradication  de   s'¹radiquer  eux-mºmes  dans  les   plus  brefs  d¹lais.
Ex¹cution! Ils auraient qu'° se jeter du haut de la falaise... ou ° se tirer
une balle dans la  tºte...  Aujourd'hui mºme! Responsable,  Domarochinier...
×a, ce serait beaucoup plus utile que...
     -  Un  instant,  dit  Alevtina...  Donc,  se  suicider par  arme °  feu
aujourd'hui    avant    vingt-quatre   heures    z¹ro   z¹ro.   Responsable,
Domarochinier...
     Elle referma le bloc-notes et parut se plonger dans ses pens¹es. Perets
la regardait, ¹tonn¹.
     - Mais  oui!  reprit-elle.  C'est juste! C'est  mºme plus  progressiste
que... Comprends, ch¹ri :  si une directive ne te pla¾t  pas, il ne faut pas
te forcer.  Mais  donnes-en une autre. Voil°,  c'est fait, je n'ai plus ° te
faire de reproches...
     Elle sauta ° terre et commen·a ° disposer les assiettes devant Perets.
     - Voil°  les crºpes, tu  as  la confiture  l°...  Le  caf¹  est dans le
thermos, il est  bouillant, fais attention,  ne te brËle  pas...  Mange,  je
pr¹pare un projet en vitesse et je te l'apporte dans une demi-heure.
     - Attends, dit Perets, abasourdi. Attends...
     - Tu me plais bien, dit  tendrement Alevtina.  Tu es intelligent, tu as
du courage... Mais il faudra ºtre un peu plus gentil avec Domarochinier.
     - Attends, dit Perets, qu'est-ce que tu fais, tu plaisantes ou quoi?...
     Alevtina  se  pr¹cipita vers la porte, Perets  se jeta °  sa poursuite,
criant  "Mais  ne  sois  pas  folle!",  mais ne  put la rattraper.  Alevtina
disparut  et  ° sa  place, tel  un spectre,  Domarochinier parut jaillir  du
n¹ant. Peign¹, astiqu¹,  il  avait retrouv¹ sa couleur  normale  et semblait
prºt ° tout, comme auparavant.
     - C'est un coup de  g¹nie, dit-il en  pressant  Perets contre la table.
C'est  tout simplement... ¹poustouflant.  Cela  entrera pour  toujours  dans
l'Histoire...
     Perets  recula, comme devant une scolopendre g¹ante, heurta la table et
fit se culbuter l'un sur l'autre TannhaËser et V¹nus.

Last-modified: Mon, 17 May 1999 16:02:36 GMT
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